Dans son dernier livre, Bruno de Stabenrath dresse un portrait intime de son amitié et de sa jeunesse avec Xavier Dupont de Ligonnès, parcourant la vie de famille mystérieuse de cet homme énigmatique suspecté d'avoir tué son épouse et ses quatre enfants, en avril 2011 à Nantes.

"L'ami impossible" de l'écrivain Bruno de Stabenrath retraçant sa jeunesse et son amitié aux côtés de Xavier de Ligonnès, chez Gallimard
"L'ami impossible" de l'écrivain Bruno de Stabenrath retraçant sa jeunesse et son amitié aux côtés de Xavier de Ligonnès, chez Gallimard © Maxppp / Le Parisien

Le livre présenté par Jérôme Garcin 

Un gros livre de 530 pages que consacre Bruno de Stabenrath à son ami Xavier Dupont de Ligonnès. Stabenrath a été comédien, il a fait ses débuts à 15 ans dans L'argent de poche de Truffaut. Il est devenu tétraplégique en 1996 après un accident de la route dont il en a tiré le roman "Cavalcade". C'est en 1977, à Versailles, dans la terminale du collège Saint-Thomas d'Aquin qu'il a fait la connaissance du "sympathique et charmeur Xavier de Ligonnès". Ils deviennent amis, même si leurs voies divergent, Bruno embarqué dans le cinéma, Xavier qu'il appelle son "jumeau mental" dans la secte religieuse de sa mère. 

La suite, on la connaît, notamment les innombrables problèmes financiers, les dettes abyssales de son ami impossible jusqu'au drame, le meurtre à Nantes de sa femme et de ses quatre enfants en avril 2011, et la disparition de l'assassin dont Bruno de Stabenrath pense qu'il est toujours vivant et en cavale. Et il ajoute "s'il me contacte, je serai toujours là pour l'écouter".

À savoir que cet été ont paru deux numéros du magazine Society qui ont connu un succès incroyable sur l'affaire de Ligonnès avec plus de 400 000 exemplaires vendus sur le seul nom de Ligonnès et sur le mystère qui s'attache à ce nom. 

Arnaud Viviant amusé par ce selfie littéraire avec Xavier de Ligonnès

AV : "Je me suis ennuyé pendant les 300 premières pages. Je me suis beaucoup amusé - même si c'est pourtant assez dramatique - dans les 200 dernières pages. 

Je n'avais jamais vu cette affaire du point de vue exprimé par Bruno de Stabenrath. Au départ, quand l'affaire explose, il ne comprend pas que c'est son meilleur ami parce qu'on a pris l'habitude de dire "Dupont de Ligonnès" quand lui a toujours connu un seul nom, qui est Xavier de Ligonnès. 

C'est un livre où l'aristocratie joue un rôle énorme dans l'appréciation de Bruno de Stabenrath qui lui aussi est un noble et qui, en plus, est fasciné par ce qui reste de l'aristocratie en France. Il utilise sans cesse le dictionnaire de la fausse noblesse qui est contre ceux qui ont pu acheter des titres, il y a cet univers mental de l'aristocratie versaillaise à laquelle on a du mal immédiatement à rattacher Xavier Dupont de Ligonnès car il y a là une espèce de fin de race. Mais, dans son idée, le catholicisme et l'aristocratie sont importants et cela vient vraiment donner un autre point de vue sur cette affaire avec des phrases que je trouve extraordinaires. Par exemple, il dit de son ami "son allure aristocratique est indéniable", une phrase assez étrange, comme s'il y avait une allure aristocratique. Ou alors quand il dit, à propos de son ami, "Il m'a raconté qu'il était presque vierge", le concept de "presque vierge" est curieux et exprime bien exactement dans quel autre univers nous sommes. On y découvre aussi la folie de la mère de Xavier qui a fondé une liste de sectes". 

Mais c'est avant tout une espèce d'autobiographie sinon un selfie littéraire avec Xavier Dupont de Ligonnès

Olivia de Lamberterie s'est régalée !

OL : "C'est très intéressant. Je ne me suis pas ennuyée une minute et, pourtant, je n'aime pas tellement les faits divers. Ce n'est pas le récit d'un fait divers, c'est le portrait d'un homme solaire, séducteur, même quand il est au bout de sa vie. Là, Xavier de Ligonnès n'a plus du tout son allure aristocratique, il est tout moche, il arrive encore à séduire une femme qui va lui donner 50 000 euros sur sa bonne foi alors qu'il a tout raté. 

Je trouve que ça ressuscite un homme assez incroyable. Au départ, c'était un homme qui était programmé pour aller au caca's club de Frédéric Beigbeder. Il était versaillais et catho, considérant sa mère comme étant un peu folle. C'est évidemment le personnage le plus dingue du livre avec cette scène fondamentale qui, à mon avis, brise Xavier de Ligonnès, quand sa mère a des visions, que soi-disant Dieu lui parle, faisant croire à ses enfants et notamment à son fils qu'il est l'élu, qu'il va sauver le monde. Dans leur petite secte "Philadelphia" chacun porte un nom de fleur. Malheureusement, le curé qui s'en occupe a le mauvais goût de mourir. Un jour, la mère de Ligonnès appelle son fils pour lui dire "mon chéri, mardi prochain fait une soirée chez toi, le prêtre va ressusciter". Ligonnès y croit puisqu'il est persuadé qu'il est l'élu. Mais le prêtre ne ressuscite pas. C'est à partir de ce moment-là qu'on sent qu'il y a une faille parce que, d'abord, il n'est pas l'élu et il n'aura pas l'argent de la secte. Le problème de Ligonnès, c'est quand même l'argent. 

C'est un livre qui fait penser un peu à "L'Adversaire" : c'est un homme qui se ment à lui-même. Le roman pose la question assez angoissante et vertigineuse de qu'est-ce qu'on fait si son meilleur ami a tué ses enfants ?

Frédéric Beigbeder applaudit un livre bouleversant 

FB : "J'ai lu les deux dossiers de Society cet été et, effectivement, je trouve que ce livre était le meilleur de l'été. Il offre un récit, une enquête éblouissante avec déjà cette idée qu'au fond, c'est cette secte catholique intégriste qui l'a conduit à ne pas pouvoir divorcer, à devenir dingue et peut-être à éliminer toute sa famille pour rester quelqu'un d'exceptionnel à leurs yeux en les éliminant. 

Il manquait quelque chose dans Society, c'est la subjectivité, que l'on gagne dans ce livre parce que c'est un ami qui parle de son copain d'enfance et pose la question de "qu'est-ce qu'on ferait si notre copain d'enfance tuait toute sa famille ?" Stabenrath a pendant neuf ans ressassé ce truc-là. 

Les 300 pages du début, contrairement à Arnaud, c'est ce que j'ai préféré parce que c'est une photographie nostalgique d'une jeunesse où Bruno de Stabenrath marchait sur ses deux jambes et dansait en écoutant les Beach Boys dans des rallyes, en draguant des nanas, ils faisaient de la moto ensemble. 

Et il y a ce garçon que Xavier de Ligonnès est typiquement ce garçon de fin de race, de bonne famille, aristocrate, coincé à mort. C'est presque comme regarder le générique d"Amicalement vôtre", deux copains d'enfance qui vont vivre une tragédie. L'une est sans doute bien pire que l'autre. La première partie du livre a un vrai intérêt". 

Un livre bouleversant d'humanité, de nostalgie, de cruauté et de schizophrénie

Patricia Martin profondément touchée 

PM : "Je pense qu'il a dû beaucoup souffrir en écrivant ce livre parce que c'était quand même son meilleur ami. C'est une douleur qu'il portera jusqu'à la fin de sa vie, j'en suis sûre. C'est une histoire complètement folle. On peut penser à l'affaire Jean-Claude Romand dans "L'adversaire" d'Emmanuel Carrère ; à "La petite femelle" de Philippe Jaenada. Sauf qu'il y a là une distance entre l'auteur et la personne dont il s'agit. On peut aussi penser à un livre que j'ai beaucoup aimé, "Un dimanche matin" de Johanne Rigoulot où elle raconte comment, dans sa famille, c'est son cousin qui a été accusé du meurtre de sa femme et comment tout cela peut bouleverser toute une famille. 

Stabenrath ouvre des portes sur l'instabilité de ce garçon qui, tout à coup, disparaît. On ne sait pas toujours bien où il est. Il est infantile. Il est impressionnable. Il est assez peu empathique. 

C'est une sorte de "Madame Bovary" au masculin

Il rêve un peu sa vie, il y a un certain décalage avec la vie réelle. Le début est formidable sur toute la vie heureuse et sans aucun souci et puis, tout à coup, le pire qui arrive".

Le livre

Écoutez l'intégralité des critiques échangées sur le livre :

11 min

"L’Ami impossible" de Bruno de Stabenrath

Par Jérôme Garcin

📖 LIRE - "L'ami impossible" de Bruno de Stabenrath (Gallimard)

► LIVRE OUVERT | Toutes les autres œuvres passées au crible des critiques du Masque et de la Plume sont à retrouver ici.

🎧 Chaque dimanche à 20h, retrouvez les critiques du Masque et la Plume, réunis autour de Jérôme Garcin, pour parler cinéma, littérature ou théâtre