Après "Play boy", l’écrivaine raconte comment elle a perdu la garde de son fils, et comment cette expérience a suscité en elle une révolution et un dépouillement intérieurs la poussant à interroger l'autre et l'amour sous toutes ses formes. Les critiques ont été profondément touchés… hormis Jean-Claude Raspiengeas.

"Love me tender" de Constance Debré : Qu'en ont pensé les critiques du Masque et la Plume ?
"Love me tender" de Constance Debré : Qu'en ont pensé les critiques du Masque et la Plume ? © Getty / Emilija Manevska

Le livre présenté par Jérôme Garcin 

Après avoir fait exploser la dynastie médicale et politique des Debré, quitté son mari et dit adieu à sa carrière d’avocate, Constance Debré exalte sa passion des femmes. Et réplique à son ex-mari, qui a demandé la garde exclusive de leur fils, Paul, et la déchéance de son autorité parentale. Elle fait appel et dresse son programme : « Le moins de propriété privée. Avec les choses, avec les lieux, avec les êtres, avec mes maîtresses, mon fils, mes amis ».

Pour Nelly Kaprièlian, "c'est un des meilleurs livres de la décennie"

NK : "Pour moi, c'est un des livres les plus forts de l'année, si ce n'est le livre le plus fort de la rentrée. C'est un des plus forts de la décennie. Il y a une force dans ce livre, il a une puissance, une voix. Je trouve d'ailleurs que, de plus en plus, il manque cette voix en littérature.

Là, elle a vraiment trouvé son langage, son style : c'est extrêmement nerveux, c'est frontal

Toutes ses phrases sont justes. Il n'y a pas de joliesse. Il n'y a pas de pathos. Il n'y a pas de complaisance, pas d'auto-complaisance. Et il y a aussi une forme de stoïcisme. 

Il y a une forme de détachement philosophique, une forme de sagesse par rapport à ce qu'elle affronte, qui est quand même d'une cruauté inouïe, surtout en 2018-2019, quand ça se passe : c'est son ex-mari qui, au fond, lui interdit de voir son fils, qui porte des accusations simplement parce qu'elle est homosexuelle. Plus grave, elle a décidé de renvoyer son mari, de ne plus travailler, de vivre de ses contrats, de ne pas gagner d'argent. En tant qu'avocate, je pense qu'elle avait une vie assez confortable et, tout d'un coup, elle renonce, elle se met à écrire comme on entre dans les ordres

C'est d'une telle liberté, c'est presque son existence en littérature, c'est un acte de contestation

Je pense qu'au fond la société se sent toujours menacée par les gens qui font un pas de côté.

Pour Jean-Claude Raspiengeas, c'est au contraire "le plus ennuyeux du millénaire"...

J-C. R : "Je trouve que c'est l'un des livres les plus ennuyeux du millénaire.

Je suis un peu fatigué de toute cette littérature contemporaine, de nombril douloureux, de ces vagues d'autofiction que les auteurs nous infligent. 

J'en ai un peu marre de ces livres sans horizon, sans perspective, qui sont collés à eux-mêmes. 

C'est le récit d'un nihilisme rageur avec des circonstances atténuantes : c'est l'histoire d'une pauvre petite fille issue d'une grande famille, qui n'est pas douée pour le bonheur et qui est tombée sur un homme assez épouvantable. 

Sur le fond, je vois là une littérature un peu post-adolescente avec une pauvreté d'imaginaire, des mots, du style.

Il y a une grande banalité qui nous est infligée en permanence et sous la rage, qui est réelle, permanente, il y a beaucoup de complaisance sur le récit de ses rencontres, il y a des pages délirantes sur le statut de mère. Oui, elle souffre beaucoup d'elle-même, des autres mais il y a tout de même, à l'intérieur de ce livre, un petit côté prédatrice et cynique de ses amours contingentes, et elle a une façon de les utiliser, de les violenter, de les rejeter comme bon lui semble, avec une vraie violence. Et cela est bien revendiqué, bien affirmé". 

Ce n'est pas un livre, c'est une sorte de long crime. On n'est pas obligé de prêter l'oreille à ça

Olivia de Lamberterie l'a trouvé passionnant 

OL : "Je suis outrée par le mot de "prédateur" ou "prédatrice". Justement, elle s'entraîne à devenir indestructible ! 

C'est l'histoire d'une métamorphose, d'une femme qui, pour écrire et pour aimer les femmes, se métamorphose entièrement, change de vie, change de corps. Elle se transforme entièrement et elle le fait avec une sorte de goût du dépouillement.

Ce livre, c'est une expérience de la liberté. Il n'y a pas beaucoup de gens qui osent.

Il n'y a pas une seule plainte dans ce livre. Il n'y a jamais de complaisance. Quant à la petite fille riche, ça voudrait dire quoi ? Ça voudrait dire que les gens issus de grandes familles n'auraient pas le droit de souffrir, n'auraient pas le droit de pleurer, n'auraient pas le droit de faire l'expérience de la violence ? Je trouve que ce propos (ndlr : de Jean-Claude Raspiengeas) est presque inadmissible...

C'est un livre passionnant qui interroge justement ce que c'est qu'une mère. On va la dépouiller de son enfant en l'accusant de trucs dégueulasses, de pédophilie. Elle va faire l'expérience de la violence d'un homme, son ancien mari, et de la violence de la justice : elle est vue pendant un quart d'heure dans une audience où un expert psychiatre fait une expertise, ça dure peut-être un an, deux ans... Et pendant ce temps là, elle a le droit de voir son fils une demi heure tous les quinze jours, en présence de spécialistes de la petite enfance. Comment on fait pour résister à ça ? On ne se plaint pas. 

Il y a une phrase que j'aime : "Comment on fait quand le sort vous colle par terre avec la godasse sur la tronche ?"

Elle s'entraîne à devenir indestructible. C'est ce que j'ai lu de plus intéressant sur les mères. Elle dit justement qu'être une mère, ce n'est pas seulement avoir des enfants

La lettre qu'elle écrit à son fils et qu'elle n'envoie pas est la chose la plus bouleversante que j'ai lue de l'amour d'une mère pour son fils.

Arnaud Viviant admire la force avec laquelle écrit Constance Debré 

AV : "Je me souviens que pour son premier roman, Play Boy, j'avais dit qu'elle écrivait comme Christine Angot qui aurait écouté les Ramones. Et là, c'est encore plus puissant ! 

C'est Christine Angot qui aurait écouté ACDC ou Motorhead ! C'est du heavy métal ! 

Ce n'est pas du tout Elvis Presley pour le coup et elle apparaît de plus en plus - ce personnage était déjà là dans Play Boy - comme une espèce de Diogène punk. Elle est contre toutes les institutions : la paternité, la maternité, la sexualité, l'homosexualité aussi. Elle est contre la société dans ses rapports sociaux

C'est ça sa force, on voit quelqu'un qui arrive, seule, à lutter contre tout ce qui nous maintient debout, toutes ces institutions qui nous servent de béquille pour pouvoir avancer dans nos vies. Elle jette tout et avance en cherchant à devenir indestructible dans son corps et dans son esprit

En même temps, derrière tout ça, il y a un mur de larmes qu'elle retient.

Il n'y a pas de complaisance jamais, c'est dur comme la pierre. Elle reste dure comme la pierre jusqu'à la dernière phrase. Les phrases font barrage à un mur de larmes prêt à jaillir". 

Aller plus loin

Écoutez l'intégralité des critiques échangées sur le livre :

10 min

"Love Me Tender" de Constance Debré : les critiques du Masque & la Plume

📖 LIRE - "Constance Debré, Love Me Tender", Flammarion

🎧 RÉÉCOUTER - Constance Debré, invitée de la matinale pour la sortie de son livre

🎧 RÉÉCOUTER - Constance Debré, invitée de Par Jupiter

► LIVRE OUVERT | Toutes les autres œuvres passées au crible des critiques du Masque et de la Plume sont à retrouver ici.

Chaque dimanche à 20h, retrouvez les critiques du Masque et la Plume, réunis autour de Jérôme Garcin, pour parler cinéma, littérature ou théâtre. 

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