L'écrivain haïtien Lyonel Trouillot s'indigne du comportement de la communauté internationale qui regarde de loin le drame haïtien se jouer. Dix ans après le dévastateur séisme du 12 janvier 2010, le pays est plongé dans une crise sécuritaire et politique sans précédent.

L'écrivain haïtien Lyonel Trouillot s'indigne du comportement de la communauté internationale, qui regarde de loin le drame haïtien se jouer
L'écrivain haïtien Lyonel Trouillot s'indigne du comportement de la communauté internationale, qui regarde de loin le drame haïtien se jouer © Maxppp / Ouest France / Claude STEFAN

Romancier, poète en langue française et créole, professeur à l'université de Port-au-Prince, Lyonel Trouillot est l'une des plus grandes voix de la prolifique littérature haïtienne. 

Depuis septembre dernier, il a vécu le soulèvement de la rue haïtienne qui veut mettre un terme au mandat du président Jovenel Moïse (élu en février 2017). Ce mouvement a paralysé le pays pendant presque deux mois. Sans résultat. 

Cette contestation a été réprimée, à coups de tirs à balles réelles dans les manifestations. Mais aussi en instrumentalisant des bandes armées qui font régner la terreur partout dans le pays.  

Viscéralement attaché à son pays, Lyonel Trouillot a reçu France Inter dans sa maison de la capitale.

FRANCE INTER : À quoi joue la communauté internationale en Haïti ? 

"Les USA soutiennent le président Moïse. Les américains ne veulent pas qu'il parte, et les autres pays font avec. C'est simple : le jour où la communauté internationale dira qu'elle ne soutient pas ce gouvernement, parce qu'il est corrompu, parce qu'il commet des exactions, le président Moïse ne tiendra pas un mois. 

C’est donc la communauté internationale qui maintient Moise au pouvoir, c'est donc elle qui lui permet de tuer des Haïtiens, de leur voler leur argent et d'essayer en plus d'installer les contours de leur futur."

Comment expliquez-vous ce désintérêt général pour la situation haïtienne ?

"Il y a d’abord une sorte d'indifférence de la part de la bourgeoisie haïtienne, de la part de la moyenne bourgeoisie, de la petite bourgeoisie, vis à vis de ce qui se passe dans les quartiers populaires. Ce n'est pas moi qu'on frappe. Ce ne sont pas les écrivains qu'on frappe, ce ne sont pas les personnes connues qu'on attaque. Ce sont des militants de base, des organisations politiques. Ce sont des jeunes qui essaient de monter des associations culturelles dans leurs quartiers. C'est quelqu'un qui a crié "À bas Jovenel Moïse" ! Cette bourgeoisie haïtienne transmet cette indifférence aux représentants de la communauté internationale en Haïti. Je pense qu'il y a aussi beaucoup d'ignorance chez ces représentants, ils ne connaissent pas vraiment la réalité haïtienne."

Ce réveil haïtien est intervenu globalement au même moment que des contestations similaires au Liban, au Chili, à Hong Kong - même si ce mouvement-là a commencé bien plus tôt. Ces mouvements avaient de la visibilité. Mais pas Haïti. Pourquoi ? 

"Il n’y a pas seulement les États. La presse est aussi responsable. Mais je vais tenter une autre explication plus générale : y a-t-il l'idée de se convaincre et de convaincre le monde qu'il y a un modèle occidental qui est le seul modèle valable ?

Prenez l’exemple de l’expression 'militants pro-démocratie' à Hong-Kong. Moi, je suis fasciné par cette expression. Qui a trouvé cette dénomination ? Ça veut dire quoi ? Que les centaines de milliers de personnes qui sont dans les rues sur lesquelles on est en train de tirer en Haïti sont des militants de rien. C'est incroyable !

Vous avez eu des milliers de personnes dans les rues qui disent : 'ce pouvoir fonctionne mal, nous fait du mal'. Elles demandent que ce système change. Et quand on parle de cette situation, on dit que c’est le chaos. Mais c'est un discours très organisé qu'on entend dans les manifestations haïtiennes. Excusez moi, j'ai envie de dire merde. 

Où est le chaos ? C’est un ordre que l’on veut renverser et qui ne veut pas se laisser renverser. Ce n'est pas un chaos." 

"On est dans une revendication politique pour la la création d'une république capable d'assurer un minimum d'égalité citoyenne. L'état haïtien n'a jamais su produire cela."

Ce mois de janvier peut être assez déterminant pour la suite de l'avenir politique de ce pays. Comment voyez-vous les choses ?

"À partir de janvier, il n’y a plus de parlement, il devient caduque. On entre dans une logique dictatoriale, où le président pourra diriger par décret, dans une logique de toute puissance. En face, le peuple dira non à chacun des actes que posera l’exécutif. 

On en est là. L’attitude de la communauté internationale est criminelle. Soit elle est bête en ne comprenant pas qu’il n y’a pas de réconciliation possible entre Haïti et ce système social incarné par le pouvoir en place ; soit elle le comprend mais pense que c’est pas grave."

"Sortons de ce système qui produit trop d'injustices, d'inégalités. Rendons ce pays vivable. C'est ce que les gens demandent et voilà ce qui n'est pas soutenu par la communauté internationale." 

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