Multi-rediffusée sur la chaîne C8 depuis début juillet, la cinquantaine d’épisodes de l’adaptation télé avec Bruno Cremer connaît un succès certain et surprenant, au cœur de nos après-midi d’été.

Bruno Cremer a tenu le rôle de Maigret dans une cinquantaine d'épisodes.
Bruno Cremer a tenu le rôle de Maigret dans une cinquantaine d'épisodes.

C’est une sorte de péché mignon, voire une passion inavouable. Tout démarre dès les premières secondes, lorsque retentit la fameuse musique intrigante et mystérieuse, puis quand apparaît à l’écran cette silhouette dans la pénombre, habillée d’un distingué pardessus et coiffée d’un chapeau. Cet été encore, C8 multi-rediffuse, à raison de trois épisodes par après-midi, la série Maigret, adaptée dans les années 90 des célèbres romans de Georges Simenon. Après le déjeuner, vient donc l’heure de la sieste devant cette chaîne d’ordinaire plus connue pour les (très) nombreuses apparitions de Cyril Hanouna. Elle fait pourtant là de la place au lent commissaire de la police judiciaire, à sa pipe et sa carrure massive, attirant donc de nombreux téléspectateurs et atteignant même, à cette heure-ci, la meilleure audience de la TNT.

Car si le personnage de Jules Maigret et cette série (co-produite à l’époque par les télés publiques françaises, belges et tchèques) peuvent paraître ringards au premier abord, les enquêtes du célèbre policier sont très loin d’être démodées.

“Cremer, c’est Maigret !”

Des rues de Paris jusqu’en Belgique ou en Finlande, en passant par Saint-Fiacre, près de Moulins, sur les traces de son enfance, la caméra nous place dans le dos du commissaire pour une heure et demie par intrigue, au creux de la journée. Un sandwich par-ci, une bière par là. Une filature, un interrogatoire au 36. On regarde Maigret qui écoute, observe, s’invite et s’immerge tranquillement dans les lieux où il doit enquêter, à la rencontre de protagonistes “très français”. Et à chaque fois, même en 2020, on se laisse embarquer. 

“J’aime que ce soit lent, j’aime cette lenteur qui retranscrit très bien l’atmosphère des romans”, note Marie-Catherine Leblanc, prof de lettres à la retraite et amatrice de Maigret, sur papier comme à la télé.

D’après le biographe de Simenon, Pierre Assouline, l’alchimie de la série tient au personnage même de Maigret dont les histoires sont “universelles et intemporelles” et à celui qui l’incarne dans la petite lucarne, en l'occurrence le comédien Bruno Cremer, décédé il y a (déjà) tout juste dix ans. “C’est l’un des meilleurs Maigret, adaptations télé et cinéma confondues. Grand, épais, massif : cet acteur force la sympathie, on a envie de se confier à lui, il a quelque chose de bienveillant et de paternel.” 

“C’était une gueule, aussi”, ajoute le critique séries de France Inter, Benoît Lagane : “Jean Richard avait une autre histoire à la télé et dans Maigret c’était juste un type avec une pipe. Gabin, c’était Gabin. Alors que Cremer, c’est Maigret ! Un peu comme David Suchet est Hercule Poirot.” Même s’il ne faut pas se laisser tromper par la comparaison : si, par son flegme et sa lenteur, on pourrait le comparer au héros d’Agatha Christie, l’important pour le commissaire français n’est pas de savoir qui a tué mais pourquoi : “Il a plus de compassion pour le coupable - qui risque sa tête - que pour la victime - pour qui on ne peut plus rien”, insiste Pierre Assouline.

Une série qui ne vieillit pas

Et si la production avait, en 1991, décidé de situer l’action dans l’après-guerre des années 50, les épisodes n’ont pas tant vieilli que ça. “C’était une coproduction internationale, qui avait plutôt des moyens” et le goût du détail sur les costumes, les décors, les voitures. “Ça se compare facilement à une fiction policière classique de la BBC ; ce fût un vrai succès quand c’est arrivé à la télé”, souligne Benoît Lagane. “C’est une atmosphère assez vintage”, se remémore Marie-Catherine Leblanc.

Par ailleurs, la mise en scène a été confiée à de nombreux réalisateurs. Ainsi, “il y a des nuances de Maigret. Il n’a pas toujours les même réactions. Il est plus ou moins nerveux, humain, actif” d’un épisode à l’autre, notait lui-même, en 1993, le comédien qui finira, comme un mur porteur, par incarner l’enquêteur une cinquantaine de fois, un record de longévité.

“Mais c’est surtout une ambiance… On peut se mettre à sa place, on le suit à la trace, avec madame Maigret qui n’est jamais loin. On avance et on réfléchit en même temps que lui, on est admiratifs de la façon dont il résout l’énigme”, poursuit notre prof de lettres qui a par ailleurs le projet de relire l’intégrale des Maigret. “Une ambiance et un rendez-vous familial, intergénérationnel ; on ne regarde plus les séries comme ça aujourd’hui.”

Un jeune commissaire plein d’avenir

Quand on demande à nos trois fins connaisseurs s’ils se laisseraient aller, dans le canapé, devant un bon Maigret, tous répondent catégoriquement… que oui ! “Mais si c’est un jour où je n’ai pas le temps, je me l’interdis parce que je sais que je vais rester devant… On se laisse prendre”, confie Marie-Catherine Leblanc.

“Avec plaisir” pour Pierre Assouline. Car “c’est mérité, ça consacre le génie de Simenon et l’immense acteur qu’était Cremer”. Le biographe rappelle au passage que le cinéaste Patrice Leconte a dans ses cartons le projet d’une nouvelle adaptation au cinéma. “Maigret est un jeune commissaire plein d’avenir !”

Plaisir non coupable et assumé, enfin, pour l’auteur de cet article comme pour Benoît Lagane : “Je pourrais complètement m’arrêter devant en zappant et regarder”. Mais par temps de canicule et de chaleur étouffante, “pas sûr que je ne pique pas un peu du nez”. Pas grave, l’épisode repassera la semaine d’après.

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