La porte-parole du gouvernement Sibeth Ndiaye a estimé sur France Inter que l'on pouvait se poser la question de débaptiser l'avenue Bugeaud à Paris. Ce maréchal, qui a cautionné la technique de la "terre brûlée" lors de la colonisation de l'Algérie, a plusieurs statues ou noms de rues à sa mémoire.

Le maréchal Bugeaud a massacré des Algériens lors de la colonisation.
Le maréchal Bugeaud a massacré des Algériens lors de la colonisation. © Getty / Nastasic

Qui veut la peau des rues et des statues du maréchal Bugeaud ? La question revient sur le devant de la scène médiatique à l'aune de l'actualité : partout dans le monde, dans le sillage de la mort de George Floyd, des citoyens s'insurgent contre des avenues ou des statues érigées à la gloire de personnalités controversées, qui ont cautionné l'esclavage ou la colonisation. 

Thomas-Robert Bugeaud en fait partie : maréchal français ayant vécu au 19e siècle, il a participé à la colonisation de l'Algérie avec des méthodes très controversées. Pourtant, vous pouvez toujours vous promener rue Bugeaud à Marseille ou Lyon, arpenter l'avenue Bugeaud à Paris, ou prendre en photo une statue du maréchal Bugeaud à Périgueux. Focus sur un personnage polémique.

Débaptiser l'avenue Bugeaud à Paris ? La porte-parole du gouvernement l'envisage

Dans la capitale, c'est l'avenue Bugeaud, située dans le 16e arrondissement, qui cristallise la controverse. En dépit du ton catégorique d'Emmanuel Macron dimanche, qui a assuré que "la République n'effacera aucune trace" et ne "déboulonnera pas de statue", la porte-parole du gouvernement Sibeth Ndiaye s'est elle montrée beaucoup plus nuancée lundi matin sur l'antenne de France Inter. 

Questionnée par Léa Salamé sur cette avenue en particulier, elle a estimé qu'on pouvait se poser la question de la débaptiser : "l'avenue Bugeaud, on pose la question", dit-elle, tout en souhaitant néanmoins une "discussion historiographique" : "L'émotion nous pousserait parfois à faire des choses qui ne sont pas forcément en rapport avec la réalité historique, et je crois qu'il faut avoir la sérénité de débaptiser l'avenue."

Interrogés lundi par l'Agence France Presse sur les propos de la porte-parole du gouvernement, des conseillers du président préconisent plutôt d'ériger des "contre-monuments" : "Il ne s'agit pas de débaptiser l'avenue Bugeaud mais pourquoi pas un monument adressé à l'émir Abdelkader - qu'a combattu Bugeaud - qui était détenu au château d'Amboise", a ainsi suggéré un proche d'Emmanuel Macron.

La question se poserait alors aussi pour une autre représentation du maréchal Bugeaud dans Paris, plus discrète mais accolée au plus célèbre musée du monde : une statue de Bugeaud érigée dans une niche du Louvre par le sculpteur Charles Théodore Perron, dans l'aile Rohan-Rivoli, qui donne directement sur l'avenue parisienne.

Une statue du maréchal Bugeaud dans une niche du Louvre.
Une statue du maréchal Bugeaud dans une niche du Louvre. / Street View

Qui est le maréchal Bugeaud ?

Au XIXe siècle, lors de la colonisation de l'Algérie par la France, le maréchal Bugeaud fut responsable de la mort de milliers d'Algériens. "Thomas Robert Bugeaud a été le massacreur de l'Algérie lors de la conquête de l'Algérie", selon l'historien Pascal Blanchard.

"Il a été un adversaire absolument impitoyable de ceux que l'on appelait à l’époque 'les Arabes' ", abonde l'historien de l'Algérie Benjamin Stora dans les Inrockuptibles : "Il a mis en place en Algérie des stratégies militaires de colonnes infernales, qui avaient été utilisées en Vendée sous la Révolution française, mais aussi des enfumades, des razzias, des regroupements de populations, etc. Cette stratégie de massacres a été racontée par beaucoup de témoins."

Pour "pacifier" le pays, dans les années 1840, le général Bugeaud a notamment soutenu le recours à l’ "enfumade" : une technique qui consiste à asphyxier des personnes réfugiées à l’intérieur d’une grotte en allumant devant l'entrée des feux, qui consomment l'oxygène et remplissent l’intérieur de fumée. "Si ces gredins se retirent dans leurs cavernes (…) fumez-les à outrance comme des renards", conseillait-il. 

Le maréchal a en outre procédé à la méthode dite de la "terre brûlée" : affamer les troupes de combattants arabes en incendiant et détruisant systématiquement les villages, et en raflant les troupeaux sur le passage des soldats. "Il voulait déplacer les populations, les empêcher de récolter et de semer, ça a été épouvantable", explique Benjamin Stora : "À ma connaissance, il n’était pas partisan au départ de la colonisation totale. Mais il s’y est rallié progressivement."

Pourtant, certains défendent le maréchal, y compris des personnalités publiques. C'est le cas d'Éric Zemmour : l'an dernier sur CNews, au moment d'évoquer la conquête de l'Algérie dans les années 1840, le polémiste s'était dit en tant que Français "du côté" du général Bugeaud qui, lorsqu'il "arrive en Algérie, (...) commence à massacrer les musulmans et même certains juifs." Des propos, avec d'autres, qui avaient valus à la chaîne du groupe Canal d'être mise en demeure par le CSA, le Conseil supérieur de l'audiovisuel. Le tout accompagné d'une polémique sur les réseaux sociaux.

Grogne en Dordogne où il a plusieurs statues

C’est en Dordogne que le nom Bugeaud est le plus souvent inscrit au détour d’une rue, d’un lieu-dit ou d'une place, le maréchal étant issu d'une ancienne famille noble du Périgord vert. La commune d'Excideuil, notamment, 1.800 habitants, compte une statue Bugeaud, inaugurée en... 1999, comme le montre cet extrait de France 3 visible sur Youtube : 

Il suffit alors de regarder les commentaires sous la vidéo pour comprendre à quel point le maréchal divise : "Héros français et algérien qui a pacifié cette zone dangereuse, grand homme", estime un internaute, alors qu'un autre lâche : "Le plus grand criminel de tous les temps."

A Périgueux, où l'on peut traverser la place Bugeaud et croiser une statue à son effigie (flanquée de l'inscription "a vaincu, pacifié, et colonisé l’Algérie"), la polémique n'est pas nouvelle. À tel point que des citoyens souhaitent "déboulonner" la statue du personnage historique. Une page Facebook, suivie par environ quatre-cent personnes, milite pour mettre à terre le maréchal Bugeaud : "Déboulonnons Bugeaud, la statue de la honte", clame le collectif dordognais. "Alors oui, ça déboulonne dans tous les sens outre-Manche et outre-Atlantique. Et nous ?", s’interroge un internaute adhérent au collectif.

Une page Facebook milite pour "déboulonner" la statue de Bugeaud à Périgueux.
Une page Facebook milite pour "déboulonner" la statue de Bugeaud à Périgueux. / Groupe Facebook "Déboulonnons Bugeaud : la statue de la honte"

De son côté, Antoine Audi, maire Les Républicains de Périgueux, est plus frileux : "Mon principe pour baptiser ou débaptiser, c’est le respect des décisions des élus qui étaient là avant nous", jugeait-il dans les pages du quotidien Sud Ouest. "Ce genre de polémique est portée par des gens qui n’ont qu’une face noble et magnifique et j’ai le plus grand respect pour eux. Je ne suis pas historien. Il ne m’appartient pas de faire le procès de Bugeaud quelque 150 ans après."

Des écoles et des avenues à son nom dans le reste de la France

On peut aussi arpenter une rue Bugeaud dans le 6e arrondissement de Lyon : le maréchal a en effet vécu dans la métropole à partir de décembre 1848, à l'hôtel de Provence, puis en bord de Saône près de l'île Barbe, en tant que commandant de l'armée des Alpes. Une autre grande ville compte aussi une rue Bugeaud : Marseille, dans le 3e arrondissement. On y trouve d'ailleurs même une école nommée d'après le maréchal. C'est aussi le cas à Brest, où il existe une école maternelle publique Bugeaud.

Une rue Bugeaud, également, dans le village de Palais-sur-Vienne en Haute-Vienne : la commune de 6.000 habitants se situe dans l'agglomération de Limoges, ville de naissance du général. Contactées par France Inter, les différentes mairies n'ont pour le moment pas répondu à nos sollicitations.

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