La jeune femme, à l'origine des collages contre les féminicides, a construit toute sa vie autour de l'engagement et de la radicalité. Avec des prises de position décriées jusqu'au sein du mouvement féministe.

Marguerite Stern a aussi été engagée au sein des Femen.
Marguerite Stern a aussi été engagée au sein des Femen. © AFP / Ludovic MARIN

"Ça me prend tout mon temps, ça me prend toute ma vie : c'est mon seul centre d’intérêt." C'est d'un ton catégorique que Marguerite Stern évoque son engagement féministe. "Ne rien laisser passer", "aller jusqu'au bout", "pas de compromis"... À 29 ans, cette activiste passée par les Femen, initiatrice des collages contre les féminicides, s'exprime avec un aplomb qui ne laisse aucune place à l’ambiguïté. Un parcours conditionné par la radicalité, jalonné d'uppercuts médiatiques... et de controverses. 

C'est à l'école que Marguerite Stern commence à sentir sur son corps le regard masculin. Une scolarité, de son aveu, "très dure à vivre", surtout "au collège", où elle subit "beaucoup de harcèlement, de harcèlement sexuel et d’agressions sexuelles." Au moment d'entrer dans l'adolescence, elle est confrontée "de plein fouet au patriarcat", elle sent que son corps de femme "va devenir un objet de désir, de convoitise, d’agression de la part des hommes." Au lycée, elle est "renfermée" sur elle-même : "Je n’attendais qu’une chose, c’était de pouvoir partir. En Auvergne je dépérissais un peu, il n’y avait pas assez de culture pour moi. Pas assez d’ouverture sur le monde." À 17 ans et demi, elle obtient son bac littéraire et quitte l'Auvergne pour Paris. Marguerite Stern commence alors des études d'Arts plastiques qu'elle ne terminera jamais.

L'école des Femen

Car, explique Marguerite Stern, elle "apprend beaucoup plus de choses" ailleurs : au sein du mouvement Femen. Nous sommes en 2012, elle a alors 20 ans. N'en peut plus de tous les jours rentrer chez elle "la rage au ventre du harcèlement que je subis sur le trajet", entre la gare du Nord et son appartement. Elle se souvient se répéter à l'époque, inlassablement, comme une litanie, "je veux rentrer dans Femen, je veux rentrer dans Femen, j’en peux plus, j’en ai marre." Elle envoie alors un mail aux "filles" du mouvement. Deux semaines passent. Son courrier électronique reste lettre morte. Qu'à cela ne tienne : Marguerite Stern décide alors d'envoyer directement un texto à Inna Shevchenko, figure emblématique, dont elle trouve le numéro sur la page Facebook de Femen France. Réponse : "Viens ce soir, il y a une réunion." Marguerite Stern s'y rend. "Depuis, je n'ai jamais quitté le féminisme."

Comme marqueur dans son engagement au sein des Femen, elle cite une action coup-de-poing contre Civitas, "à l’époque des grandes manifestations de la Manif pour tous" : "On y était allées déguisées en nonnes avec des extincteurs, se souvient-elle, sur lesquels on avait écrit 'Jesus sperm', 'le sperme de Jésus', ou 'Holly sperm', 'sperme sacré'." Les Femen aspergent alors les manifestants, qui étaient en train "de chanter des chants nazis", avec des drapeaux "sur lesquels il y avait des symboles fascistes" (Marguerite Stern assume le choix du lexique) : "Ça avait été un passage à tabac. Je me rappelle d’un mec qui saute à pieds joints sur Inna, un qui essaye de m’assommer avec un extincteur…". C’est là qu'elle réalise, dit-elle, "qu’être activiste féministe en France, ça peut aussi mener à des répressions, à se retrouver dans des situations dangereuses. Ça a un peu dicté le reste de ma vie : plus jamais la peur n'a quitté mon ventre." 

Épisode marquant pour la jeune femme, tout comme le mois passé dans une prison tunisienne, à la suite d'une action seins nus en défense de la militante Amina Tyler : "Quand je suis rentrée en prison, j’étais une personne. Quand j’en suis ressortie, j’étais une activiste." Marguerite Stern quitte les Femen en 2015, mais reste "en très bon lien avec elles". Elle a d'ailleurs participé, en septembre, à une action du mouvement au musée d'Orsay. "J’ai été Femen officiellement pendant 3 ans mais en vérité, je serai Femen toute ma vie. Ça a été l’expérience la plus forte, la plus fondatrice." 

Marguerite Stern (à droite), à l'aéroport d'Orly, après sa libération de prison.
Marguerite Stern (à droite), à l'aéroport d'Orly, après sa libération de prison. © AFP / KENZO TRIBOUILLARD

Feuilles blanches et lettres noires

Et puis il y a ces grandes lettres noires, sur fond blanc, dont Marguerite Stern est indissociable. "Avec des feuilles A4, que tout le monde a chez soi, et de la peinture acrylique." Elle se souvient du tout premier collage, en février 2019, qui disait : "Depuis que j'ai 13 ans, des hommes commentent mon apparence physique dans la rue". Un autre, aussi : "Il m'aura fallu du temps pour comprendre que c'était un viol". Puis, ce fait divers sordide : Julie Douib, jeune femme corse assassinée le 3 mars 2019 par son ex-conjoint. Un féminicide. "Le premier collage spécifiquement contre les féminicides, c'était pour elle", indique Marguerite Stern. Pendant six mois, elle commence à coller d'autres messages seule, à Marseille, avant d'être rejointe par d'autres femmes. "L'idée, c’est aller dans l’espace publique en tant que femme, s’approprier cet espace, être dans une position de guerrière. Ces sessions de collage entre femmes permettent de créer une sororité assez forte."

Une action des "colleuses" à Paris, en juin 2019.
Une action des "colleuses" à Paris, en juin 2019. © AFP / JULIETTE AVICE

Une personnalité controversée... jusqu'au sein des féministes

Une sororité mise à rude épreuve par certaines prises de positions très controversées de Marguerite Stern. Exclue de la page Instagram "Collages féministes Paris" ("on a changé le mot de passe") à cause de ses propos sur le transactivisme (qu'elle a développés en janvier dans un thread décrié sur Twitter). Elle estimait notamment que l'activisme des personnes transgenre était "une nouvelle tentative masculine pour empêcher les femmes de s’exprimer." 

Des propos qu'elle maintient aujourd'hui, tout en se défendant de toute transphobie : "J’ai vu apparaître dans les groupes de collage contre les féminicides de plus en plus de collages pour parler des queer, du transactivisme jusqu’à invisibiliser, estime-t-elle, les révoltes premières des femmes" : "Je suis pour que les personnes trans aient les mêmes droits que tout le monde. Mon propos est juste de dire que ce ne sont pas les mêmes questions, les mêmes oppressions." À la suite de cette prise de position, les "colleuses" ont réagi, notamment auprès de Libération : "Il n’y a pas de différenciation à faire, les discriminations ont toujours été condamnées à Collages Paris. On est sur l’exclusion d’une partie des femmes de la lutte, la transphobie n’est pas un débat." Marguerite Stern, controversée, aussi, après sa position sur le voile : "J’ai du mal avec le voile et je n’ai pas honte de le dire", disait-elle ainsi dans un article, et dit à nouveau à France Inter : "Je considère que les femmes qui portent le voile sont les victimes du système patriarcal."

"Je ne peux pas vivre sans militer, je n’ai pas envie de vivre jusqu’à la fin de ma vie en subissant toujours les mêmes oppressions"

"Quand on était dans les Femen, le harcèlement, les menaces venaient de l’extrême droite et des islamistes", rapporte Marguerite Stern. "Aujourd’hui, le harcèlement et les menaces viennent de mon propre camp, entre guillemets, de personnes qui se disent féministes. C’est encore plus difficile à vivre." La jeune femme dit recevoir "des centaines de messages sur Instagram"', qu'elle doit effacer et qu'elle n'a "même plus le temps de les lire. Des gens qui veulent me pisser dessus, par exemple." Menacée à tel point, dit-elle, qu'elle a dû déménager. 

Mais elle assume totalement le jusqu'au-boutisme : "Dans toutes les sphères de ma vie, ça engrange beaucoup de débats. Au niveau de la famille, des amis… C’est difficile mais je ne peux pas faire autrement. Une fois qu’on a mené autant d’actions et qu’on a une prise de conscience aussi forte, c’est difficile de ne plus militer." En ce moment sans emploi, Marguerite Stern essaie de "fédérer des féministes radicales" pour "créer de nouveaux groupes de collage." Elle a aussi "envie d'ouvrir des squats", car les femmes "manquent d'espaces pour elles-mêmes." Elle vient aussi de sortir un livre, Héroïnes de la rue où elle décrit la manière dont elle a investi l'espace public. Radicale, toujours.