Lorsqu’elle a tenté de quitter Dubaï en 2018, la jeune princesse Latifa Bin Mohammed al Maktoum a été ciblée par le logiciel espion de NSO. C’est ce qu’a établi le projet Pegasus, né d’un consortium dont fait partie la cellule investigation de Radio France.

La princesse Latifa de Dubaï dans une vidéo diffusée par la BBC dans un documentaire sur son inquiétante disparition
La princesse Latifa de Dubaï dans une vidéo diffusée par la BBC dans un documentaire sur son inquiétante disparition © BBC

Fille de Mohammed bin Rashid al Maktoum, l’Emir de Dubaï, la princesse Latifa, 32 ans, a défrayé la chronique le 24 février 2018, lorsqu’elle a tenté de fuir les Émirats Arabes Unis, accompagnée de sa meilleure amie Tina Jahianinen, une Finlandaise, professeure de gymnastique. Ce jour-là, les deux femmes abandonnent leur téléphone portable dans les toilettes d’un café, avant de rejoindre un entrepreneur français, Hervé Jaubert, un ex membre de la DGSE, avec qui elles vont quitter le pays selon un scénario digne d’un James Bond.

Elles roulent d’abord vers Oman, à bord d’une Audi Q7, Latifa étant probablement cachée dans le véhicule lors du passage de la frontière, pour ne pas être reconnue par les douaniers. Le petit groupe rejoint ensuite un deuxième homme, un coach sportif français, Christian Elombo, avec qui ils vont embarquer dans une Jeep Wrangler qui tracte un canot. Parvenu sur une plage d’Oman, dans une mer agitée, ils vont rejoindre un yacht, le Nostromo. Il font une partie du trajet en canot, puis Hervé Jaubert et un membre d’équipage viennent les récupérer en jet ski. Elombo ramènera le canot sur la plage. Il sera arrêté peu après, puis emprisonné au sultanat d’Oman, avant d’être expulsé vers le Luxembourg où il sera incarcéré durant un mois, à la demande des Émirats Arabes Unis

Un commando et des hélicoptères

La cavale de Latifa sera courte durée. Elle espérait initialement rejoindre les côtes du Sri Lanka pour demander l’asile aux États-Unis, mais une mauvaise météo l’en empêche. Le 4 mars, elle est arrêtée alors qu’elle approche des eaux territoriales indiennes, lors d’une opération menée conjointement par l’Inde et les Émirats. Les fuyards reçoivent d’abord des sommations d’un navire, tandis qu’un avion émirati les survolent. Puis, à la nuit tombante, un commando des forces spéciales indiennes, épaulé par des hélicoptères et des soldats émiratis, monte à bord, fumigènes à l’appui. Hervé Jaubert sera ramené à terre et incarcéré aux Émirats jusqu’au 20 mars. Il s’installera ensuite aux États-Unis. Mais Latifa, elle, disparait. Depuis cet épisode, la seule trace qu’on aura d’elle sera une photo prise le 15 décembre 2018. On la voit en compagnie de Mary Robinson, ancienne présidente d’Irlande et ex haut-commissaire des Nations Unies aux droits de l’Homme. 

Retenue en otage

Le 16 février 2021, dans une vidéo tournée en cachette et diffusée par la BBC, la princesse lance un appel au secours. Elle affirme qu’elle est retenue en otage dans une villa gardée par des policiers. Durant les semaines qui suivent, l’Émir de Dubaï soutient que sa fille va bien, tandis que l’ONU réclame des preuves de vie. Il faudra attendre le 20 mai pour que de nouvelles photos émergent sur les réseaux sociaux. On voit Latifa à la terrasse d’un café, devant le cinéma d’un centre commercial de Dubaï, en compagnie de Sioned Taylor, une de ses amies qui enseigne les mathématiques dans une école de jeunes filles que la princesse parraine à Dubaï. 

D’autres photos d’elle, visage à moitié fermé, aux côtés d’amies souriantes suivront. L’une d’elle sera postée par Fiona Day, une femme qui se présente comme médium et guérisseuse d’animaux. On peut y lire en légende : "Je profite d’un diner avec ma bonne amie Latifa." Impossible alors de savoir si ces clichés la preuve que la princesse vit désormais une nouvelle vie plus apaisée, ou s’ils sont une opération de communication destinée à donner le change aux médias internationaux. 

Mais ce que le consortium créé par Forbidden Stories, dont fait partie la cellule investigation de Radio France, a pu établir, c’est que dès le lendemain de sa fuite, le numéro de téléphone de la princesse, ainsi que celui de certains de ses proches, ont été sélectionnés parmi les cibles de Pegasus aux Emirats Arabes Unis. Lorsqu’elle a fui le pays, elle n’avait plus son téléphone. Mais sur le bateau à bord duquel elle avait pris place, il y en avait deux, en plus d’une liaison internet par satellite dont Hervé Jaubert pensait qu’elle était sécurisée. Latifa aurait passé des coups de fils à sa mère et à son amie Sioned Taylor. Elle aurait aussi utilisé les smartphones pour envoyer des e-mails, et communiquer sur Instagram et via la messagerie WhatsApp.

Son entourage ciblé 

L’opérateur émirati de NSO a aussi entré dans le listing de Pegasus les numéros de tout son entourage. Il a notamment ciblé les coordonnées téléphoniques de Sioned Taylor, celles d’un professeur de parachute et ami de la princesse, Juan Mayer, ainsi que celui de Lynda Bouchiki, une organisatrice d’évènement qui fut l’accompagnatrice officielle de la princesse. Le logiciel espion a-t-il été déterminant dans la localisation du bateau ? Impossible de l’affirmer. En revanche, il est établi que tous ces numéros ont bien été entrés durant la période où on cherchait à la retrouver. Selon une source proche de NSO, la société aurait rompu son contrat avec Dubaï début 2021. L’utilisation de Pegasus contre la princesse serait un des motifs qui aurait conduit à cette décision. En attendant, la vie de la jeune femme a-t-elle repris un cours normal ? Le 20 juin, une nouvelle photo postée sur le compte Instagram de Sioned Taylor montre les deux femmes à l’aéroport de Madrid. Elle est ainsi légendée : "Super vacances en Europe avec Latifa. On s’éclate à visiter."