Huit ans après le déclenchement de la guerre, certains, parmi les 5,6 millions de Syriens qui ont fui leur pays, sont revenus. En Jordanie, où la frontière de Jaber a été rouverte à la mi-octobre, les candidats au retour ne se bousculent pas. Si le commerce a repris, les signes de normalisation sont encore mesurés.

Pour le régime syrien, la réouverture de la frontière avec la Jordanie est un symbole de la normalisation. Pour les réfugiés syriens, la réalité est beaucoup plus nuancée.
Pour le régime syrien, la réouverture de la frontière avec la Jordanie est un symbole de la normalisation. Pour les réfugiés syriens, la réalité est beaucoup plus nuancée. © Radio France / Etienne Monin

Dans le grand hall du poste frontière jordanien de Jaber, ce qui marque de prime abord, c’est la rapidité assez inhabituelle des formalités. Les personnes restent à peine quelques minutes. Il y a beaucoup de Jordaniens, quelques Syriens. Et quelques femmes, entourées d’enfants. Comme Zaihé. Originaire de Deir ez-Zor, sur les rives de l'Euphrate, cette Syrienne retourne dans son pays après trois ans et demi d’exil. La guerre a éparpillé sa famille. Elle vient pour recoller les morceaux.

J’ai un petit garçon et une fille que j’ai laissés derrière moi, en Syrie, parce qu’ils ne pouvaient pas venir avec moi. Je rentre pour eux. Je veux pouvoir les voir et les aider. Plusieurs maisons ont été détruites mais ils sont en train de les réparer.

Au poste frontière de Jaber, pour les candidats au passage en Syrie, les formalités n'ont jamais été aussi simples.
Au poste frontière de Jaber, pour les candidats au passage en Syrie, les formalités n'ont jamais été aussi simples. © Radio France / Etienne Monin

Le passage se fait en voiture. Il faut à peine une demi-heure pour rejoindre la ville de Deraa. Les Syriens expriment un mélange d’émotion et d’appréhension. Anissa Chibli, qui s'est installée en Jordanie, il y a six ans, profite de la réouverture pour rendre visite à sa famille. Elle compte retrouver les siens à Damas, à quelque 120 kilomètres par la route, malgré les appels à la prudence.

Aujourd’hui, c’est la première fois que je retourne chez moi. Je suis tellement heureuse, mais j’ai un peu peur. Ma famille aussi. Mes proches m’ont demandé de ne pas venir, mais j’ai insisté. J’ai tellement envie de voir ma maison, mes frères.

Une bouffée d'oxygène

D’après le Haut Commissariat aux réfugiés (HCR), sur les 670 000 déplacés dans le royaume hachémite, à peine 12 000 Syriens ont pris le chemin du retour. Ils sont en majorité originaires de Damas, Homs, et Deraa, où l’activité économique profite à plein de cet embryon de normalisation.

Entre la Jordanie et la Syrie, les échanges économiques ont repris. Outre le transport de personnes, les chauffeurs exportent et importent des fruits et légumes.
Entre la Jordanie et la Syrie, les échanges économiques ont repris. Outre le transport de personnes, les chauffeurs exportent et importent des fruits et légumes. © Radio France / Etienne Monin

Odeï Abazid est chauffeur. Avant la guerre, il était agriculteur en Syrie. Aujourd'hui, il conduit une voiture lestée de plus de 300 kg de tomates. La réouverture de la frontière lui offre un nouveau débouché.

On peut dire que je suis devenu un businessman. Avec la voiture, on fait des allers-retours, on transporte des produits et des gens. On fait entrer des pommes et des citrons depuis la Syrie, et on ramène des tomates ou des passagers de Jordanie. 

Côté jordanien aussi, le commerce retrouvé avec la Syrie est une bouffée d’oxygène. Rachid Assan Wardan était un diplômé sans travail y a plus de quatre mois. Il est maintenant l'un des très nombreux taxis multiservices qui font la navette entre les deux pays.

Ça a amélioré le commerce sur le marché de la ville de Ramtha, à côté de la frontière. Les produits étant meilleurs, les gens viennent pour les acheter. Il y a plus d’argent, donc il y a plus d’échanges. Économiquement, c’est bien.

Une normalisation toute relative

Pour le régime syrien, la réouverture de la frontière est un symbole de la normalisation. Pour les réfugiés syriens, la réalité est beaucoup plus nuancée. Derrière la caisse dans un kebab en Jordanie, à 30 minutes de route de la frontière, Mohamed, 25 ans, n’envisage pas un retour sans garanties sécuritaires.

"Je ne peux pas rentrer, sinon je vais être incorporé de force dans l’armée. Pour rentrer, il faudrait une solution politique et une protection pour tous, parce qu’on est nombreux à avoir fui la conscription. Certains hommes rentrent, mais ils doivent payer 10 000 dollars aux militaires pour échapper au service. Où pourrais-je trouver un tel montant ?"

Pour le régime syrien, la réouverture de la frontière est un symbole de la normalisation. Pour les réfugiés syriens, la réalité est beaucoup plus nuancée.
Pour le régime syrien, la réouverture de la frontière est un symbole de la normalisation. Pour les réfugiés syriens, la réalité est beaucoup plus nuancée. © Radio France / Etienne Monin

Pour Mohamed, il y a l'avenir, mais il y a aussi les souvenirs, douloureux. 

Avec le régime, il n’y a pas de possibilité de réconciliation. Il a tué des gens. Il a tué mes cousins, il a tué tellement de familles.

Le Haut Commissariat aux réfugiés estime que cette année, 250 000 personnes pourraient quitter la Jordanie pour revenir en Syrie. Mais pour les candidats potentiels au retour, la décision reste difficile à prendre, note Rula Amin, porte-parole du HCR en Jordanie.

"Une majorité de réfugiés voudraient éventuellement rentrer dans leur pays. Mais quand vont-ils le faire ? Quels seront leurs moyens de subsistance ? Est-ce qu’ils se sentent en sécurité ? Est-ce que leurs enfants auront accès à l’éducation ? Est ce qu’ils auront une maison, un abri ?"

Beaucoup de familles sont divisées sur le choix du retour. Ça dépend de ce qui se passe dans leur village, dans leur pays. Et pour le savoir, les réfugiés qui sont déjà rentrés fonctionnent comme des satellites qui renvoient de l’information.

Au total, l’an passé, 56 000 Syriens ont pris le chemin du retour, sur 5,6 millions de réfugiés disséminés dans le monde. 

Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.