Jamais les débarquements de migrants n'ont cessé à Lampedusa même en pleine crise sanitaire du coronavirus. Mais à chaque fois qu'ils accostent ou sont pris en charge en mer par les garde-côtes italiens ou les ONG internationales, ils sont testés et isolés avant d'être transférés sur la terre ferme.

De la Cala Guitgia, la vue s'étend sur la mer et l'entrée du port de Lampedusa où il n'est pas rare d'apercevoir les vedettes des garde-côtes avec plusieurs dizaines de migrants à bord
De la Cala Guitgia, la vue s'étend sur la mer et l'entrée du port de Lampedusa où il n'est pas rare d'apercevoir les vedettes des garde-côtes avec plusieurs dizaines de migrants à bord © Radio France / Bruce de Galzain

En une seule journée, les garde-côtes italiens ont sauvé prés d'une centaine de migrants au large de l'île de Lampedusa, située à 130 kilomètres des côtes de Tunise et 290 kilomètres des côtes de Libye. L'ONG SOS Méditerrannée, quant à elle, a déjà sauvé 164 personnes en mer. Cela n'étonne pas Enzo Riso, pêcheur depuis trente ans : il nous montre sur l'ordinateur de bord de son bateau les points précis où gisent sous les eaux les barques des migrants naufragés. La nuit dernière, ce bon pêcheur a heurté une épave et endommagé son bateau

Ça arrive souvent, on peut colmater les brèches et sinon on rachète du matériel. Il nous faudrait une aide financière ! Mais cela ne m'empêche pas d'accueillir les migrants. Si je vois une barque en difficulté, je prends en charge les personnes et je rentre directement au port, et puis j'assume mes responsabilités.

Enzo Riso nous raconte ce naufrage qui l’a marqué en 2014, lorsque 80 migrants au large de son île ont vu leur barque en bois couler. Mais certains se sont sauvés en nageant vers la bouée éclairée. "Il y en a un qui m’a raconté, se souvient Enzo, que lorsqu’il nageait, il se retournait et voyait 20 personnes, puis 10, puis 5, puis seulement 2". Sur 80 passagers, 43 migrants ont réussi à rejoindre la bouée éclairée et les garde-côtes sont vite venus les récupérer. Mais Enzo rajoute : "Finalement tu sais ce qui les a sauvé ? Ce sont les méduses, elles les ont piqués... Ça saisit, ça te garde en vie…" 

Le bateau de pêche endommagé par une barque de migrants d'Enzo Riso pêcheur, fils de pêcheur et petit-fils de pêcheur de Lampedusa
Le bateau de pêche endommagé par une barque de migrants d'Enzo Riso pêcheur, fils de pêcheur et petit-fils de pêcheur de Lampedusa © Radio France / Bruce de Galzain

Enzo a une vraie gouaille, il ne croit plus beaucoup en la politique ; sur son bateau c'est Jésus en poster, Marie en statue et la Bible qui prennent toute la place. Il a toujours accueilli des migrants chez lui lorsqu'ils pouvaient s'échapper du centre d'accueil, un bunker encaissé entre deux collines dans le cœur de l'île. Enzo habite non loin d'un trou que les migrants avaient creusé. Le passage est refermé aujourd'hui et les carabiniers surveillent l'entrée en appliquant les normes sanitaires strictes depuis le début de la crise du coronavirus en mars dernier. Et c'est ce dont se félicite le maire de Lampedusa : pas un migrant n'a été testé positif, explique Salvatore Martello 

Après toute cette période de Covid et encore aujourd'hui, il n'y a aucun migrant dans les rues parce que nous avons bien géré leur confinement. La perception des Lampédusiens comme des touristes, c'est que les migrants sont invisibles..."

Salvatore Martello dans son bureau de maire de Lampedusa
Salvatore Martello dans son bureau de maire de Lampedusa © Radio France / Bruce de Galzain

À leur arrivée, les migrants sont tous testés puis emmenés au centre d'accueil ou bien transférés par ferry sur la terre ferme. Depuis le début de la crise sanitaire, seule une habitante de l'île a été testée positive au coronavirus. Elle revenait de Bergame et est restée malade trois mois. Cette crise est surtout économique à Lampedusa, qui ne vit que du tourisme et de la pêche. D'habitude, 275 000 personnes viennent en vacances chaque année sur l'île. La plupart – 9 personnes sur 10 – sont italiens et viennent du nord du pays, le Piémont, la Lombardie, la Vénétie. Et depuis le début de la saison, pas un touriste. Mais les vols directs sont attendus pour début juillet et devraient faire repartir le tourisme, espèrent les commerçants, les restaurateurs et les hôteliers de Lampedusa. 

L'eau turquoise de Lampedusa qui plait tant aux touristes à 90% italiens sur l'île.
L'eau turquoise de Lampedusa qui plait tant aux touristes à 90% italiens sur l'île. © Radio France / Bruce de Galzain

Pour Paola La Rosa, la saison a aussi très mal commencé. Avec son mari Melo, ils louent normalement quatre chambres dès la fin avril. Mais ils n'ont personne pour l'instant ; la saison ne débutera que la semaine prochaine. C'est une perte importante, mais Paola assume et ne louera que deux chambres cet été pour respecter les mesures de sécurité et la distanciation physique. Car Paola est respectueuse des règles comme des droits humains. Elle est engagée dans le Forum Lampedusa Solidale, qui vient en aide aux migrants, et elle en veut beaucoup à l'Europe, qui, selon elle, n'est pas à la hauteur des enjeux

En ce moment, ce sont les ONG qui font le travail, pas l'Europe ! Mais c'est tout de même assez beau qu'elles soient allemandes, françaises, italiennes, espagnoles. Ce sont les seules qui sont en train de nous sauver, de sauver notre dignité et notre humanité.

Paola La Rosa est engagée auprès du Forum Lampedusa Solidale qui vient en aide aux migrants. Elle tient aussi 4 chambres d'hôtes dans sa maison.
Paola La Rosa est engagée auprès du Forum Lampedusa Solidale qui vient en aide aux migrants. Elle tient aussi 4 chambres d'hôtes dans sa maison. © Radio France / Bruce de Galzain

Mais tous ne pensent pas comme Paola à Lampedusa. Début juin, les barques abandonnées des migrants sauvés ont été incendiées volontairement et un "référendum sauvage" a été organisé spontanément pour réclamer la fermeture du centre d'accueil des migrants. Sur 992 votants, 988 ont "voté" pour, mais ce scrutin, qui s'est déroulé sur plusieurs semaines, n'a aucune valeur juridique. 

Le "cimetière des barques" incendié début juin en signe de protestation contre les arrivées de migrants
Le "cimetière des barques" incendié début juin en signe de protestation contre les arrivées de migrants © Radio France / Bruce de Galzain
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