Le 15 février 1999, le chef du Parti des Travailleurs du Kurdistan (PKK) Abdullah Öcalan est arrêté par les services secrets turcs. Emprisonné depuis dans l'île prison d'Imrali, au sud d'Istanbul, il règne pourtant toujours sur la rébellion kurde en Turquie et, par procuration, sur un tiers du territoire syrien.

20 ans après son incarcération, Abdullah Öcalan (ici en photo dans les cadres) reste toujours aussi influent auprès des combattants kurdes
20 ans après son incarcération, Abdullah Öcalan (ici en photo dans les cadres) reste toujours aussi influent auprès des combattants kurdes © Getty / Cagdas Erdogan

"Abdullah Öcalan, sois le bienvenu au pays !":  l’homme qui s’adresse ainsi au chef du PKK porte une cagoule noire, tout comme ses deux acolytes du Millî İstihbarat Teşkilatı (MIT), les services secrets turcs… Coincé entre les trois hommes tous pareillement cagoulés, et attaché à son siège dans le petit jet d’affaire qui les ramène en Turquie, Abdullah Öcalan émerge lentement des limbes narcotiques. On vient également de lui retirer le bandeau de gaze qui l'aveuglait : il grimace, reprend conscience, et encore groggy, réalise qu’il est désormais aux mains de son pire ennemi : l’État turc…

"En clair, Öcalan a été livré à la Turquie, comme on livre une pizza !" Un activiste proche du PKK

Ces images, diffusées en Turquie dès le lendemain de l’enlèvement d’Öcalan au Kenya, ont été tournées à bord du jet d’affaire d’un industriel turc, emprunté à la va-vite par les services secrets turcs pour aller chercher à Nairobi le fondateur et chef incontesté du PKK. Il avait été kidnappé quelques heures plus tôt, dans l’après-midi du lundi 15 février 1999, à sa sortie de l’ambassade grecque, où il se cachait depuis deux semaines. Présenté comme une mission des services turcs, cet enlèvement était manifestement une opération conjointe, où les Turcs n’ont pas joué grand rôle. Elle a mêlé officiers de sécurité kényans, assistés d’agents du Mossad israélien, et, peut-être, de la CIA américaine… Le MIT turc n’a été prévenu qu’en toute dernière minute. "En clair, Öcalan a été livré à la Turquie, comme on livre une pizza !", dira quelques jours plus tard un activiste proche du PKK.

 Capture d'écran d'une vidéo prise par les services secrets turcs dans l'avion ramenant Abdullah Ocalan en Turquie après son arrestation
Capture d'écran d'une vidéo prise par les services secrets turcs dans l'avion ramenant Abdullah Ocalan en Turquie après son arrestation / DR

Sur les images de ce vol retour vers Istanbul, clairement humiliantes pour le chef kurde, principal artisan de la lutte armée depuis 1984, Öcalan répète à ses interlocuteurs, qu’il "adore la Turquie et le peuple Turc" et qu’il veut "les servir", qu’il "n’est pas besoin d’user de tortures !".  À l’époque, en effet, l’usage de violences sur les prisonniers kurdes n’est pas loin d’être systématique en Turquie.

Mais Abdullah Öcalan ne sera ni torturé, ni même violenté. Embastillé sur l’île-prison d’Imrali au large d’Istanbul dès sa descente d’avion, et jugé au même endroit quelques mois plus tard, il y sera -sans surprise- condamné à mort, peine commuée en prison à vie en 2002, au moment où la Turquie renonce à la peine capitale pour complaire à l’Europe. À l’époque le pays a encore quelque velléité d’intégrer l’Union Européenne...

L'une des rares photos du procès d'Abdullah Öcalan (dans le box en verre sécurisé), le 31 mai 1999.
L'une des rares photos du procès d'Abdullah Öcalan (dans le box en verre sécurisé), le 31 mai 1999. © AFP / Pool

Virage idéologique motivé par un libertaire américain

Pendant dix ans, le chef kurde restera l’unique prisonnier d’Imrali, tout en conservant une autorité de fait sur la rébellion kurde. Au début des années 2000, fortement influencé par le théoricien libertaire américain Murray Bookshin, Öcalan amende l’idéologie de son Parti des Travailleurs du Kurdistan, renonçant au marxisme-léninisme pour lui substituer le "confédéralisme démocratique". Il rejette toute revendication d’indépendance et même d’autonomie pour les Kurdes. Des cesser-le-feu unilatéraux sont successivement proclamés par le PKK et en 2013, Öcalan ordonne la fin de la lutte armée et l’évacuation par la rébellion du sol turc. L’heure est à la négociation avec Ankara... et au redéploiement !

Manifestation de soutien à Abdullah Öcalan dans la ville de Derike en Syrie, le 29 août 2012
Manifestation de soutien à Abdullah Öcalan dans la ville de Derike en Syrie, le 29 août 2012 © Maxppp / Christophe Petit Tesson

Depuis 2012 en effet, le PKK via son parti-frère syrien le PYD et surtout sa milice armée, les YPG (Unités de Protection du Peuple), contrôle une partie du territoire syrien. À l'automne 2014 les combattants kurdes s'associent même aux Occidentaux, notamment aux Américains pour mener en Syrie le combat contre l'État Islamique. C'est sur le terrain gagné sur le "califat" djihadiste, que les miliciens des YPG vont peu à peu constituer leur territoire. À l'été 2015, pourtant, la Turquie relance sa guerre contre le PKK et bientôt intervient militairement sur le territoire syrien, contre l'État Islamique dans un premier temps ; directement contre les Kurdes d'Öcalan à partir de janvier 2018.

Mais dans ce "Rojava", désormais rebaptisé "Administration Autonome du Nord et de l'Est Syrien", aujourd'hui étendu sur près d'un tiers du pays et que les Kurdes administrent, le "confédéralisme démocratique" d'Öcalan est systématiquement mis en oeuvre. Égalité parfaite entre hommes et femmes -tout cadre masculin est doublé de son pendant féminin, à tous les échelons de la société-, organisation sociale en communautés... sous l'égide d'Öcalan. Dans les villes et villages du Rojava, les portraits du leader emprisonné sont omniprésents et les "communes" sont censées lui faire allégeance. Abdullah Öcalan a beau être maintenu dans un isolement quasi complet à Imrali, son image et son idéologie "règnent" sur un territoire d'environ 50 000 km2 dans l'Est syrien, où résident près de deux millions de personnes.

L'île d'Imrali en mer de Marmara, au sud d'Istanbul, où est emprisonné Abdullah Öcalan depuis 20 ans.
L'île d'Imrali en mer de Marmara, au sud d'Istanbul, où est emprisonné Abdullah Öcalan depuis 20 ans. / Google
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