Deux ans après la révélation, dans le New York Times et le New Yorker, du comportement de prédateur sexuel Harvey Weinstein, ses victimes n'ont plus peur. Désormais, elles témoignent. Et pour Gloria Allred, qui représente deux d’entre elles dans le procès qui s’ouvre ce lundi à Manhattan, c'est déjà une victoire.

Harvey Weinstein à sa sortie de la cour de justice de New York en décembre. Ses accusatrices dénoncent le comportement de prédateur sexuel du producteur de cinéma.
Harvey Weinstein à sa sortie de la cour de justice de New York en décembre. Ses accusatrices dénoncent le comportement de prédateur sexuel du producteur de cinéma. © AFP / Bryan R. Smith

FRANCE INTER : Pourquoi ce procès est-il si important? 

Gloria Allred : "Parce qu'un grand nombre d'actrices de premier plan ont dit avoir été victimes de violences sexuelles de la part de Harvey Weinstein quand elles se présentaient à lui pour un rôle ou jouaient dans l'un de ses films. D'autres ont estimé avoir vu leur candidature rejetée pour avoir refusé ses avances. Elles ont eu le sentiment qu'il avait exercé des représailles contre elles.

Quand des célébrités accusent un producteur, et, dans ce cas, probablement le plus connu à Hollywood, d'avoir mis à mal leurs opportunités professionnelles en exigeant des contreparties sexuelles, ça défraye la chronique.

Nous vivons dans une culture où ce qui a trait à des célébrités intéresse le public. Ajoutez à cela des allégations d'abus sexuels et les gens veulent en savoir plus. C'est tellement inhabituel.

Tant d'actrices ont vécu dans la peur de dénoncer, dans le silence… Parce que, au-delà d'Harvey Weinstein, il y a à Hollywood d'autres harceleurs, et certains n'ont pas encore été accusés. Nombre de ces victimes ont décidé de ne plus payer le prix de cette peur, ce silence. Elles doivent donner des noms et rendre ces personnes responsables."

Gloria Allred représente le cas des deux victimes appelées à la barre, Mimi Haleyi et Annabella Sciorra
Gloria Allred représente le cas des deux victimes appelées à la barre, Mimi Haleyi et Annabella Sciorra © AFP / Spencer Platt

Vous représentez deux clientes qui vont se présenter devant le tribunal. Face à elles, Weinstein aligne une armée d’avocats… 

"Harvey Weinstein a les moyens d'embaucher des avocats expérimentés, qui représentent un coût que la plupart des gens n'auraient jamais les moyens d'assumer et ils ont eu beaucoup de temps pour préparer ce procès. Qui plus est, cette affaire pénale sera la plus médiatisée du pays. Ce qui peut tout autant les renforcer ou les briser. Si leur client est reconnu coupable de viol et d'agression sexuelle et de conduite sexuelle prédatrice, il pourrait écoper d'une peine de prison à vie. Les enjeux sont donc élevés, pour M. Weinstein d'abord et avant tout, mais aussi pour ses avocats.

Parmi eux, il y a une femme. La plupart des hommes accusés de crimes sexuels essaient de faire embaucher une avocate pour la défense pénale parce qu'un jury peut avoir le sentiment qu'une femme ne représenterait pas une personne qui serait vraiment un prédateur sexuel. Que ce soit vrai ou non, parfois, les jurés penseront cela, même s'ils ne le diront jamais."

Cette avocate de la défense représente-t-elle une menace ?

"Donna Rotunno n'était pas vraiment connue en dehors de Chicago jusqu'à-ce qu'elle accepte ce client. Je n'avais jamais entendu parler d'elle. Variety, notamment, l'appelait... l'anti-Gloria Allred.

Vendredi, dans une interview à CNN, elle a déclaré qu'elle ne souscrivait pas au mouvement #MeToo, quoi que ce soit censé signifier. Pour ma part, je vois en #MeToo le refus des femmes de souffrir en silence, leur "empowerment".

Croit-elle que les femmes ne doivent pas prendre en main leur destin ? Pense-t-elle qu'elles doivent souffrir en silence ? Nous verrons.

Donna Rotunno a également dit qu'elle pensait que les avocats n'avaient pas le droit d'intimider les femmes qui prétendent être des victimes, mais qu'ils pouvaient agir de façon perverse lorsqu'ils les interrogeaient. Elle pense qu'en tant que femme, elle peut cracher son venin à la barre. Elle fait peut-être une grave erreur. Nous sommes à New York, et beaucoup de gens n'aiment pas les attaques contre des personnes qui prétendent être victimes de crimes ou de harcèlement sexuels.

Dans cette dernière interview, elle a aussi dit ne pas croire qu'Harvey Weinstein soit un violeur. Avec tout le respect que je dois à Mlle Rotunno, ce qu'elle croit est complètement hors de propos. Les arguments de l'avocat, même à l'intérieur de la salle d'audience, n'ont aucune valeur. En fait, il est demandé aux jurés de ne pas tenir compte, de se concentrer sur les faits."

Cela fait deux ans que nous avons lu ces articles sur Harvey Weinstein dans le New York Times et dans The New Yorker, cela fait deux ans que le mouvement #MeToo est apparu. Qu'est-ce qu'il a changé aux États-Unis ? 

Ce qui a changé, ce sont les victimes. Elles se sont affirmées, et cet "empowerment", cette affirmation, est contagieuse. Les femmes se disent que désormais, leur parole sera crue.

"Jusqu'à l'affaire Weinstein, la plupart se taisaient parce qu'elles ne savaient pas que d'autres avaient également été victimes. Elles pensaient "Peut-être suis-je la seule, qui va me croire ? Il est puissant et je ne le suis pas. J'ai peur d'être stigmatisée dans le milieu, de ne plus jamais travailler". Certaines victimes craignaient aussi que le puissant harceleur intente une action en diffamation contre elles. Cela s'est produit dans certains cas. Donc les raisons de ne pas agir étaient nombreuses. Mais les choses ont changé. 

Les femmes vont sur internet, elles accusent. C'est le Far West. Il n'y a pas de règles. Il n'y a pas de lois. Sur internet, on peut dire n'importe quoi, mais on prend le risque d'être poursuivi. Certaines l'ont été. Des femmes viennent me voir et me demandent : "Légalement, que puis-je faire ?" Je les conseille sur les médiations, la police, les poursuites civiles... Je leur présente les risques et avantages de chaque option, puis c'est à elles de décider. Mais certaines ont le sentiment que prendre ce risque va peut-être aider d'autres femmes, et elles le prennent."

Avez-vous prévenu vos clientes qu'elles seraient confrontés à des questions probablement très difficiles ?

"Je pense que mes clientes Mimi [Haleyi], l'une des deux victimes présumées dans cette affaire pénale pour lesquelles des accusations ont été déposées, et Annabella [Sciorra], qui va témoigner sur la question de conduite sexuellement prédatrice, sont très, très courageuses. Je m'attends à un contre-interrogatoire très vigoureux et brutal lorsqu'elles seront à la barre. 

S'exprimer à la barre, c'est bien plus difficile que raconter son histoire à un journaliste.

Parmi les 60 à 90 personnes qui ont fait des allégations contre M. Weinstein, certaines l'ont fait dans un cadre très confortable. C'est très différent d'une salle d'audience où un témoin doit lever la main et jurer de dire la vérité, toute la vérité et rien que la vérité. 

On leur posera des questions sur ce qui leur est arrivé, réveillant parfois des souvenirs bouleversants, puis les avocats de la défense les contre-interrogeront brutalement, vigoureusement. Ils feront tout leur possible pour essayer de saper leur crédibilité et suggérer des motifs, fondés ou pas, motivant leur témoignage contre M. Weinstein. Elles devront simplement être courageuses et répondre honnêtement. Et je n'ai aucun doute que les deux seront courageuses et diront simplement leur vérité. Car au tribunal, vous ne pouvez répondre qu'à la question posée. Vous ne pouvez pas continuer d'expliquer. "

Je les admire, parce qu'elles ont beaucoup de pression. Elles n'ont aucun avantage personnel à agir. Elles ne recevront pas d'argent. Elles témoignent simplement parce que c'est la bonne chose à faire. Et je suis convaincue qu'il y aura un résultat.

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