Pour Fadhila Chitour Boumendjel, il est grand temps de reconnaître la responsabilité de la France dans un système répressif, et non plus celle d'agents publics dans des exactions. Elle estime que, pour les Algériens comme pour les Français, il faut que la vérité soit livrée "dans sa totalité aux jeunes générations".

Un passant devant une plaque en hommage à Ali Boumendjel dans les rues d'Alger
Un passant devant une plaque en hommage à Ali Boumendjel dans les rues d'Alger © AFP / RYAD KRAMDI

Emmanuel Macron a reconnu mercredi, au nom de la France, que l’avocat et dirigeant nationaliste Ali Boumendjel avait bien été torturé et assassiné en 1957 par l’armée française. À l’époque, son assassinat avait été maquillé en suicide. La reconnaissance de ce crime faisait partie des préconisations de l’historien Benjamin Stora, qui a été chargé de rédiger un rapport sur la colonisation et la guerre d’Algérie. Entretien avec Fadhila Chitour Boumendjel, la nièce d’Ali Boumendjel.

FRANCE INTER : Comment avez-vous accueilli la décision d’Emmanuel Macron de reconnaître que votre oncle avait bien été torturé et assassiné ?

FADHILA CHITOUR BOUMENDJEL : "Mon sentiment, c’est qu’elle arrive tardivement. Cette évidence qu'il ne s'agissait pas d'un suicide, mais d'un assassinat, tout cela est connu de longue date, en tout cas depuis les révélations du général Aussaresses. Mais pour nous, en Algérie, ce sont des faits criminels que nous connaissons dans les moindres détails.

Cette reconnaissance est aussi tardive en termes affectifs, sur le plan de la mémoire individuelle et familiale. Ses deux parents, sa femme et l’un de ses enfants qui en avaient fait le combat de leur vie, toutes ces personnes pour qui cela a été un traumatisme indélébile et qui n'auront pas connu ce dont moi, à travers cette reconnaissance, j'ai la chance aujourd’hui de pouvoir prendre acte."

Emmanuel Macron a promis que ce geste ne sera pas un acte isolé. Est-ce que ce sera suffisant selon vous pour refermer les plaies qui sont toujours à vif ? 

"Il serait très important pour les Algériens, mais encore plus, de mon point de vue, pour les Français, à titre pédagogique, de condamner sans appel le système colonial et de cesser d'être dans la singularité des gestes. Il y a eu la reconnaissance de l'assassinat de Maurice Audin et aujourd'hui de celui de mon oncle. Mais il y a eu des centaines de milliers de martyrs et de victimes de la colonisation.

"Ce fractionnement des reconnaissances, qui sont certes honorables, donne l'impression que l'on cherche à éviter, à contourner la globalité d'un système et d'une structure condamnables."

En condamnant tout le système colonial, on n’aurait plus, à chaque fois, à se dédouaner avec des actes isolés qui touchent des individus, aussi symboliques et emblématiques qu’ils puissent être. Emmanuel Macron va-t-il continuer à honorer la mémoire de quantité de martyrs, de victimes de la répression, des gens qui ont été jetés vivants d'hélicoptère, victimes de disparitions forcées, des torturés ou ceux qui ont survécu avec un psycho-traumatisme? Qu'est-ce qu'on va faire vis-à-vis de toutes ces victimes ?"

Vous souhaiteriez que la France aille donc plus loin ?  

"En 2017, Emmanuel Macron était candidat à la présidence quand il est venu à Alger. Il a dit que la colonisation était un crime contre l'humanité. Je regrette que cette conviction, qu’il avait exprimée à l’époque comme candidat dans une rue d'Alger, n’ait pas pu s’exprimer totalement librement aujourd’hui avec un propos identique. La reconnaissance du fait colonial doit être globale. Le président Chirac avait bien reconnu la responsabilité de l'État français à l'époque de Vichy dans la déportation des Juifs. Qu'est-ce qui fait cette résistance à la reconnaissance du fait colonial ?

Affirmer aujourd’hui une vérité connue depuis vingt ans, c’est dérisoire. Ça ne répare rien. On est passé du mensonge d'État pour Maurice Audin et mon oncle à une vérité toute crue, toute nue. Est-ce que cela peut réparer les souffrances individuelles de la société, qui se transmettent de génération en génération ? Voilà pourquoi je vous dis qu’une approche systémique me paraît importante, et non pas une approche individuelle, et fragmentée."

"Chaque fois qu'il y a un geste positif, il est le bienvenu, mais à condition qu'il y ait la vérité du fait colonial, du système colonial, dans les livres d'Histoire en France. Il faut qu'il soit livré dans sa vérité et sa totalité aux jeunes générations."

Cette vérité dont vous parlez, quelle forme doit-elle prendre ?  

"Dans le communiqué de l’Élysée, le président Macron dit que mon oncle a été assassiné par l'armée française. Je m'inscris en faux contre cette affirmation.

"Certes, ce sont les parachutistes français, l'État policier, qui ont exécuté la sale besogne. Mais je peux vous affirmer que c’était avec l'assentiment des politiques de l’époque."

Ce n’est pas seulement l'armée française qui a assassiné mon oncle. Mon oncle a été assassiné par le système colonial dans sa globalité. Vous voyez combien ce serait important de revenir à la responsabilité globale, pas à la culpabilité, non, mais à la responsabilité de l'État français dans toutes ses composantes politiques et militaires. Cette approche, que je propose humblement à l'État français, est, me semble-t-il, la plus à même d'être réparatrice, aussi bien affectivement que politiquement, sur le plan de la mémoire."