Le décès d'Ahmed Gaïd Salah, chef d'État-Major de l'armée algérienne et homme fort du régime depuis la chute de Bouteflika, offre au président élu Abdelmadjid Tebboune une occasion de rééquilibrer les pouvoirs en faveur des civils, explique Naoufel Brahimi El-Mili, politologue spécialiste du Maghreb.

Ahmed Gaid Salah à Alger le 19/12/2019
Ahmed Gaid Salah à Alger le 19/12/2019 © AFP / Billal Bensalem / NurPhoto

FRANCE INTER : La disparition de ce personnage central de la vie politique algérienne, qui avait fait de l'armée le principal acteur de ces dix derniers mois, change-t-elle la donne ?

NAOUFEL BRAHIMI EL-MILI : "Sa disparition change la donne dans la mesure où sa personnalité a focalisé toutes les colères possibles, à tort ou à raison. Maintenant, de manière cynique, son décès est une opportunité pour le nouveau président de la République Abdelmadjid Tebboune. Parce que parmi ses revendications, la rue demandait notamment le départ d'Ahmed Gaïd Salah. Départ que le président investi ne pouvait pas provoquer..."

De fait, il a été quasi intronisé par Gaïd Salah. Il l'en a d'ailleurs remercié en le décorant tout récemment...

"Oui, il lui a décerné la plus haute distinction prévue dans le protocole de la République algérienne. Et de son côté Gaïd Salah n'était absolument pas dans l'optique d'un départ dans les mois à venir."

Dans quelle mesure la disparition de Gaïd Salah peut-elle assurer aux Algériens que l'armée va être moins présente ?

"Parce qu’il occupait seul le terrain, il était la seule voix de l'armée. Et qu'on le veuille ou non, jusqu'au 19 juin, date du discours où il a interdit l'étendard berbère, son bilan était globalement positif. Sous la pression populaire, il a mis fin aux prétentions d’un cinquième mandat pour Bouteflika. Il a mis un certain nombre de prédateurs en prison et il a fixé sa feuille de route, à savoir la tenue d'élections.

Maintenant, l'armée va rester au pouvoir. Elle va maintenir un certain nombre de leviers de commande, mais elle va être plus silencieuse. C'est cela qui va changer. Les prises de parole publiques d'un chef d'Etat-major sur des sujets de politique intérieure, c'était tellement inédit que si, avec un nouveau président investi par l'armée, cette dernière devient silencieuse, je pense que ça ne choquera personne."

Cela pourrait-il convaincre les Algériens que le pouvoir appartient un peu plus aux civils ?

"Non, tout le monde est lucide, l'armée reste aux commandes. Ce qui change, c'est la méthode, mais pas le fond. Du moins dans un premier temps. On verra ensuite quelles mesures Tebboune prendra. Jusqu'à présent, la demande des gens du Hirak [mouvement de contestation du régime qui demande l'instauration d'une deuxième république expurgée des dignitaires en place, NDLR], c'est la libération des détenus d'opinion. Cette demande n'est pas encore satisfaite. Donc le président de la République reste attendu sur les actes.

Jeudi dernier, j'ai entendu le discours d'investiture de Tebboune. Il a réussi son oral, mais, comme dans les universités, ce qui compte, ce sont les travaux pratiques.

Sur le papier, il a tous les pouvoirs, puisqu'il a hérité des pouvoirs que lui octroie une Constitution taillée sur mesure pour la mégalomanie de Bouteflika. S'il prend des décisions courageuses d'apaisement, Tebboune pourra entretenir l'illusion d'avoir le véritable pouvoir. Donc le sujet, aujourd'hui, c'est d'entretenir l'illusion."

Rien ne peut donc changer dans la répartition des pouvoirs en Algérie ?

"On assiste aujourd’hui à une situation inédite : pour la première fois, le président de la République va désigner son prochain patron... Aujourd'hui, c'est le général Saïd Chengriha qui assure l'intérim. La décision a été prise en urgence, juste avant l'annonce de la mort de Gaïd Salah, parce que la chaîne de commandement ne saurait être rompue. Reste à la charge du président de la valider ou pas.

Il sera intéressant, lors de la formation du gouvernement annoncée pour les jours à venir, d'observer à qui le poste du ministre de la Défense sera confié : à un civil, à un général à la retraite, au chef d'Etat-major ? Ou bien le président de la République gardera-t-il le titre ? Ce serait un signe assez fort. 

Si Tebboune garde le portefeuille de la Défense et nomme un vice-ministre de la Défense, alors on est dans le bis repetita. S'il sépare la fonction ministérielle du commandement de l'état-major, alors les choses pourront changer."

Les obsèques ont lieu ce mardi, journée traditionnelle de mobilisation, notamment des étudiants. À votre avis, la mort de Gaïd Salah va-t-elle impacter le Hirak ?

"Tout naturellement, les mots d'ordre vont changer. Parce que jusqu'à présent, 11 mots d'ordre sur 10 étaient contre Gaïd Salah. Ce qui va revenir, c'est la mobilisation contre le système. Ce n'est pas la mort d'un homme, aussi regrettable soit-elle, qui met fin à tout un système. Donc, la mobilisation va se poursuivre."

Naoufel Brahimi El-Mili est docteur en sciences politiques, professeur à Sciences-Po Paris et spécialiste du Maghreb.

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