Alors que se succèdent les manifestations hostiles à la nouvelle candidature d'Abdelaziz Bouteflika à la présidence algérienne, l'ancienne puissance coloniale s'est jusqu'à présent contentée de déclarations laconiques. Mais la France devra tôt ou tard prendre position, quitte à se mettre en porte-à-faux.

Dans les rues de Paris aussi, des manifestants s'opposent à la nouvelle candidature d'Abdelaziz Bouteflika, comme ici, le 3 mars dernier. La France redoute la réaction de sa communauté algérienne à une quelconque prise de position.
Dans les rues de Paris aussi, des manifestants s'opposent à la nouvelle candidature d'Abdelaziz Bouteflika, comme ici, le 3 mars dernier. La France redoute la réaction de sa communauté algérienne à une quelconque prise de position. © AFP / Jacques Demarthon

Les diplomates français en ont conscience : les propos minimalistes – et rares – tenus par le Quai d'Orsay depuis le début de la crise politique en Algérie, ne suffiront pas longtemps à masquer l'extrême embarras de Paris face à une situation qui risque de déraper à tout moment.

La pression sur la diplomatie française a augmenté cette semaine, après la déclaration du chef d'état-major algérien, le général Ahmed Gaïd Salah. Ce fidèle d'Abdelaziz Bouteflika a lancé mardi un avertissement aux contestataires – sans les nommer – en assurant que l'armée algérienne reste garante _"de la stabilité et de la sécurité du pays"_. Cette admonestation, destinée aux manifestants, peut aussi être entendue comme une mise en garde adressée à la France, au cas où elle serait tentée de soutenir un changement politique en Algérie.

Pour l'instant, il n'en est pas question mais Paris comprend qu'il ne pourra garder indéfiniment un mutisme quasi-total dans cette affaire. D'où les propos tenus mercredi par le ministre des Affaires étrangères Jean-Yves le Drian à l'Assemblée nationale, appelant à "laisser le processus électoral se dérouler" – contrairement à ce que souhaitent nombre d'opposants qui y voient un simulacre électoral – et estimant "que les manifestations sont restées pacifiques et que les forces de sécurité ont apporté une réponse mesurée".

Le même jour sur BFMTV, le Premier ministre Edouard Philippe insistait sur le plein respect de "la souveraineté du peuple algérien", ajoutant que la France ne ressent "aucune indifférence" envers la situation en Algérie et ne veut se livrer à "aucune ingérence".

Pourquoi Paris est tétanisé par l'Algérie

Pour les opposants et la jeunesse, Abdelaziz Bouteflika, même s'il a contribué au retour à la paix après les années de guerre civile contre les islamistes, est surtout l'émanation d'une caste politique vieillissante et souvent affairiste, issue des luttes de pouvoir après l'indépendance et désormais honnie par une partie de la population algérienne. La mainmise du régime sur les richesses du pays est dénoncée depuis des décennies par l'opposition, une fraction de la diaspora et des ONG.

La situation nouvelle, créée par les manifestations hostiles au pouvoir, place la France dans une position extrêmement inconfortable. Si Paris se tait, son mutisme peut facilement être traduit comme un soutien implicite au pouvoir algérien et prêter le flanc aux accusations de néocolonialisme.

Pour Naoufel Brahimi el Mili, auteur de France-Algérie, 50 ans d'histoires secrètes (Fayard 2019), interrogé sur France Inter "l'atout du pouvoir, c'est l'absence d'une opposition représentative et le silence assourdissant de l'étranger, la France en premier".

Si la France soutient la rue, on dit : c'est de l'ingérence, c'est la main de l'étranger. Et là, on va jouer sur du velours. Donc la France ne peut être que silencieuse.

L'auteur rappelle toutefois que l'Élysée a envoyé un signal en demandant à l'ambassadeur de France en Algérie de faire un aller-retour à Paris la semaine dernière, pour montrer à quel point la situation est prise au sérieux.

On pourrait ajouter à cette analyse qu'un appui aux manifestants, même discret, pourrait être mal perçu par ceux-là même qu'elle prétendrait aider. Car depuis des décennies, la thèse brandie au nom du nationalisme selon laquelle la France serait depuis l'indépendance largement responsable des maux de l'Algérie et de sa situation économique actuelle, malgré ses immenses ressources en gaz et en pétrole, a infusé dans la population. Certains diplomates assurent qu'un simple commentaire venu de Paris risquerait de retourner les manifestants contre l'ancien pays colonisateur.

Des enjeux sous-jacents pour la France

L'Europe – et la France en particulier – risquent-elles une vague d'immigration venue d'Algérie si la situation dégénérait au sud de la Méditerranée ? Les avis divergent. Une partie de la classe politique française, surtout à droite, s'inquiète de la possibilité d'une arrivée massive d'Algériens fuyant leur pays en cas de troubles sérieux. La plupart des spécialistes de l'Algérie n'y croient guère, en arguant des faibles mouvements migratoires constatés dans les années 90, au plus fort de la guerre contre le terrorisme islamiste.

Les autorités françaises redoutent plutôt des risques de déstabilisation au sein de la communauté d'origine algérienne déjà installée en France (au moins 2,5 millions de personnes en comptant les binationaux, certaines estimations parlent de 4 millions).

L'autre inquiétude, sans doute prioritaire pour la France, concerne la coopération anti-djihadiste aux confins du Sahel. Même si certains s'interrogent sur le rôle exact de l'Algérie dans cette lutte contre le terrorisme, les échanges de renseignements entre Paris et Alger sont indispensables pour surveiller, autant que faire se peut, ce qui se passe au nord de la Mauritanie, du Mali, du Niger et en Libye.

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