Le président algérien Abdelmadjid Tebboune a décidé d'instaurer une "journée de la Mémoire" en souvenir des massacres du 8 mai 1945 perpétrés par les forces de l'ordre françaises, notamment à Sétif. Une initiative qui intervient alors que le pays est en grande détresse économique, politique et sociale.

Le 21 janvier dernier, le président algérien Tebboune recevait le ministre des Affaires étrangères français Jean-Yves Le Drian. Entre les deux pays, des contentieux historiques restent encore béants.
Le 21 janvier dernier, le président algérien Tebboune recevait le ministre des Affaires étrangères français Jean-Yves Le Drian. Entre les deux pays, des contentieux historiques restent encore béants. © AFP / RYAD KRAMDI

La décolonisation a toujours été mise en avant par le pouvoir pour mobiliser les Algériens et les rassembler autour d’une histoire conflictuelle qui enfanta l’Algérie indépendante en 1962. Le président algérien Abdelmadjid Tebboune a décidé jeudi d'instaurer une "journée de la Mémoire" en souvenir des massacres du 8 mai 1945 perpétrés par les forces de l'ordre françaises dans le Constantinois, qualifiés de "crimes contre l'humanité".

Les massacres qui se déroulèrent le 8 mai 1945 dans les villes de Sétif, Guelma et Kherrata, constituent le prologue sanglant de la guerre d’Algérie (1954-1962). Ce jour-là, lors des festivités célébrant la fin de la Seconde Guerre mondiale, des nationalistes sont autorisés à défiler dans les rues à condition de ne brandir que des drapeaux français. 

Un bilan toujours controversé

À Sétif, après quelques heurts, la police fait feu sur un manifestant agitant un drapeau algérien et le tue. La situation dégénère en émeute, provoquant l’intervention de l’armée française, qui réprime les manifestants.

Le bilan de cette journée sanglante dans le Constantinois est terrible. Et jusqu’à aujourd’hui, les chiffres ne sont pas les mêmes des deux côtés de la Méditerranée. Les Algériens parlent de 45 000 victimes. Les Français, eux, de 1 500 à 20 000 morts, dont 103 Européens.

"Symboliquement, le massacre de Sétif marque le début de la structuration politique d’un mouvement national algérien qui vient de beaucoup plus loin", considère Kader Abderrahim, spécialiste du Maghreb et auteur de Géopolitique de l’Algérie (éditions Bibliomonde).

Aujourd’hui, le président Tebboune qualifie les massacres de 1945 de "crimes commis contre l'humanité et contre les valeurs civilisationnelles, car fondés sur la purification ethnique ayant pour objectif de remplacer les populations autochtones par des apports de populations étrangères".
 

Le raïs algérien en a profité pour annoncer la création d’une chaîne de télévision consacrée à l’Histoire, support des programmes d’enseignement de l’éducation nationale, mais aussi pour fustiger "les manoeuvres des courants et lobbies racistes de l'autre rive de la Méditerranée", c'est-à-dire en France.

Convoquer le passé pour faire oublier le présent ?

"Instituer une journée de la mémoire est toujours positif, estime Kader Abderrahim. Mais il faut faire également attention à ce que l’Histoire ne soit pas instrumentalisée à des fins politiques. Or, le régime algérien est aujourd’hui très contesté."

Cette initiative mémorielle est aussi [pour le régime] une manière de retrouver de la légitimité en se raccrochant à une histoire lointaine qui n’évoque pas grand-chose à une grande partie de la population.

Cette convocation de l’Histoire n’est pas sans arrière-pensées. L’Algérie est secouée depuis plus d’un an par une contestation populaire le "Hirak" – réclamant le démantèlement d’un système corrompu qui génère une immense frustration politique et sociale.

Les services de sécurité continuent d’arrêter des manifestants du Hirak. Une campagne d’intimidation de la presse s’accompagne de l’emprisonnement de journalistes, dont Khaled Drareni, correspondant de Reporters sans frontières (RSF) en Algérie.

Une crise multiforme aggravée par le Covid-19

Cette fronde politique et sociale est aujourd’hui amplifiée par l’effondrement des cours du pétrole, qui assure l’essentiel des revenus du pays. La crise sanitaire du coronavirus est venue porter un nouveau coup très dur à l'Algérie.

Toute la presse algérienne fait d’ailleurs sa une aujourd’hui 8 mai 2020 sur la pandémie et ses conséquences. "Nous allons vivre des mois avec le coronavirus", écrit en manchette Al-Chorouk tandis qu’Akhbar Al-Yom alerte sur "la crise d’approvisionnement des produits de premières nécessité".

L’économie algérienne est en grande détresse. Les réserves de changes fondent de semaine en semaine. À tel point que le gouvernement vient d’annoncer une réduction de la moitié du budget de fonctionnement de l’État. 

Bref, le président Tebboune convoque les soubresauts de l’Histoire et de la marche vers l’indépendance, pour préparer les Algériens à une douloureuse cure d’austérité et des lendemains amers.

Thèmes associés
Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.