Dans le livre "Esclave des milices" qui sort ce jeudi 7 février, Alpha Kaba, journaliste guinéen obligé de fuir son pays raconte son passage en Libye au cours duquel il a été réduit à l'esclavage, avant de pouvoir rejoindre la France.

Véritable rescapé, Alpha Kaba raconte dans un livre son parcours de la Guinée à la France, en passant par la Libye et ses maltraitances
Véritable rescapé, Alpha Kaba raconte dans un livre son parcours de la Guinée à la France, en passant par la Libye et ses maltraitances © Radio France / Mathieu Message

Lorsque l'on découvre son sourire charmeur, difficile d'imaginer les atrocités qu'il a pu vivre. Alpha Kaba, 30 ans, est un miraculé. Sous son dashiki, un vêtement traditionnel typique de l'Afrique de l'Ouest, le jeune homme porte les stigmates d'un voyage au bout de l'enfer. Des blessures profondes, pas toujours visibles.

Le cauchemar commence en 2013, lorsque la station de radio pour laquelle il travaille, à Kankan, la deuxième ville de Guinée-Konakry, est jugée trop critique. Alpha est journaliste sportif, mais il intervient aussi dans une émission politique au cours de laquelle les citoyens discutent des problèmes du quotidien et qui ne plaît pas au pouvoir en place, celui d'Alpha Condé.

Replonger dans son parcours n'est pas simple pour Alpha
Replonger dans son parcours n'est pas simple pour Alpha © Radio France / Mathieu Message

Le jeune journaliste est alors officiellement jugé responsable des troubles qui accompagnent la visite du président à Kankan. À tel point que des militaires sont envoyés pour détruire les locaux de la radio. Alpha Kaba est menacé de mort et se trouve contraint de fuir son pays.

"On a simplement fait notre travail de journaliste : fournir des informations au peuple, confie Alpha. On se disait que ça allait se calmer mais ce n'était pas le cas. Je suis parti au Nord, chez un ami, pour ne pas mettre en danger mon foyer."

Alpha veut rejoindre sa grande sœur en Guinée-Bissau, car rester dans son pays n'est pas sûr. Mais les choses se compliquent : il prend finalement la direction d'Alger, sous les conseils d'un journaliste algérien. Il y reste un mois et se lie d'amitié avec un groupe de jeunes Africains vivant dans un squat. Ce sont eux qui prennent la décision de rejoindre la Libye : "Je n'avais pas vraiment d'autre solution. J'étais seul et loin de chez moi. Mais je me suis jeté dans la gueule du loup."

Barbarie en Libye

Alpha arrive à Bani Walid avec deux amis : Abdoulaye, un Gambien, et N'Diaye, un Sénégalais. Ils découvrent rapidement le sort qu'on y réserve aux noirs. "Pour les Libyens, nous sommes une denrée rare. Un noir qui se promène dans la rue, c'est impossible car il est tout de suite capturé pour être revendu en tant qu'esclave."

Alpha est séparé de ses amis. Ses "patrons", comme il les appelle, le font travailler dans des plantations de dattes ou sur des chantiers. Torturé, il travaille pour survivre et espérer un repas dans la journée. L'enfer va durer deux ans. Si le travail est mal fait, ce sont des coups de crosses dans la tête ou des balles tirées dans le pied qui servent de punition. Des sévices dont Alpha garde toujours la trace, sur sa peau.

Parmi les autres esclaves, il y a Ismaël, un Malien d'une vingtaine d'années. Alors que les esclaves du camp réclament leur repas, les gardiens demandent le calme. Des coups de feu sont tirés. Une balle traverse la gorge d'Ismaël. C'est aux autres esclaves de s'occuper du cadavre. Alpha a dû lui-même enterrer Ismaël.

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"Ces personnes ne sont pas des êtres humains"

Par Mathieu Message

"Quand je repense à tout ça, raconte-t-il depuis Bordeaux, je me dis que ce sont des hommes sans cœur. Je n'ai pas de haine pour une personne précise mais je me dis qu'ils sont sans cœur et ne méritent pas de vivre à notre époque. J'avais envie de me révolter mais je ne pouvais pas.  Mais depuis que je suis en France, ça va, je me dis que ce ne sont pas eux, ils ne sont pas conscients de ce qu'ils sont en train de faire. Et s'ils devaient être conscients, eh bien, ce ne sont pas des êtres humains. Car vouloir exploiter ton prochain, un être qui a du sang qui circule dans ses veines, parce que vous n'êtes pas de la même couleur, c'est être mauvais."

La Méditerranée, dernier espoir

À Bani Walid, Alpha est vendu à un nouveau "patron" qui réside à Sabratha. Ce dernier promet de lui faire traverser la Méditerranée "s'il travaille bien". Alors un jour, Alpha est autorisé à prendre la mer. "C'est une bande bien organisée, confie-t-il. Ils sont soutenus. Je ne sais pas par qui, mais ils sont soutenus financièrement. La manière dont le zodiac est confectionné, les matériaux utilisés." Le 2 octobre 2016, ils sont environ 150 à embarquer, dont des femmes enceintes et des enfants. Pas de GPS. La seule indication qu'on leur donne pour rejoindre l'Europe est de suivre l'étoile du Nord. Il fait nuit noire, les passagers sont affolés. Progressivement, le bateau prend l'eau.

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"Même à un ennemi je ne souhaiterais pas ce que j'ai vécu"

Par Mathieu Message

"Je ne pensais plus. Je n'avais plus de salive dans la bouche tellement j'avais peur, se souvient-il avec douleur. On a prié, scandé « Allah wou akba », les Chrétiens comme les Musulmans ou les athées. Tout le monde répétait « Allah wou akbar ». Nous étions abandonnés au milieu de la mer. Notre Zodiac s'est percé une heure avant que nous tombions sur l'Aquarius. Nous n'avions plus d'espoir. Même à un ennemi, je ne souhaiterais pas ce que j'ai vécu. "

Alpha a traversé une partie de la Méditerranée sur un zodiac qui devait se percer une heure avant que l'Aquarius ne sauve les passagers du bateau pneumatique
Alpha a traversé une partie de la Méditerranée sur un zodiac qui devait se percer une heure avant que l'Aquarius ne sauve les passagers du bateau pneumatique © AFP / FEDERICO SCOPPA

À l'approche de l'Italie, leur embarcation coule. Alpha se retrouve en pleine mer et alerte le bateau venu les secourir, grâce au sifflet accroché à son gilet de sauvetage. C'est l'Aquarius qui le met en sécurité sur le sol italien. Alpha y reste une semaine. Dans un camp de réfugiés, à Pérouse, il prend des cours pour apprendre la langue locale. Mais Alpha n'a pas le temps pour cet apprentissage. Lui, parle français et veut rejoindre l'autre côté des Alpes. Il passe alors par Turin pour atteindre Grenoble. "Une nouvelle étape de survie" pour le jeune guinéen.

Une nouvelle vie en Gironde

Alpha se retrouve ensuite à Bordeaux. Un ami artiste y réside et lui explique comment procéder pour faire une demande d'asile. Il découvre aussi l'existence d'une "cabane", un refuge pour de nombreux migrants qui se retrouvent dans la capitale girondine. Le jeune homme explique qu'il était journaliste en Guinée. Destin ou hasard, les autres réfugiés pointent du doigt le bâtiment situé en face : "Va te renseigner ici, il y a une école de journalisme." Alpha pousse les portes de l'Institut de Journalisme Bordeaux Aquitaine, l'une des grandes écoles de journalisme en France. Touchée par son histoire, l'IJBA lui propose une formation de journaliste reporter d'images et une aide dans ses démarches administratives

Je suis un oiseau virevoltant, mais je me pose sur une branche quand elle existe.

Celui qui a connu l'enfer de la Libye renoue avec son métier et se lie d'amitié avec de nombreux étudiants de l'école. C’est là qu’il rencontre Clément Pouré, aujourd'hui journaliste indépendant, avec qui il a l'idée de transformer son témoignage en récit.

Aujourd'hui, Alpha Kaba vit dans un studio qu'il partage avec son cousin, au cœur de Bordeaux. Une situation qui le satisfait : "Je suis un oiseau virevoltant, mais je me pose sur une branche quand elle existe." L'Afrique, il y pense toujours. Ainsi qu'aux membres de sa famille, restés pour la plupart au pays. Il espère bientôt pouvoir serrer sa fille dans ses bras, élevée par sa sœur et qu'il n'a pas vue depuis 2013.

Grâce aux ventes de son livre, Alpha espère pouvoir créer une association pour aider les migrants qui se trouvent encore en Libye. L'avenir semble s'éclaircir pour lui. Avec, toujours dans un coin de la tête, le journalisme. Jusqu'à rêver de pouvoir, un jour, peut-être, créer sa propre chaîne de télévision ou sa station de radio afin que la presse survive en Guinée.

Le livre qu'Alpha Kaba a rédigé avec l'aide du journaliste indépendant Clément Pouré paru chez Fayard le jeudi 7 février 2019
Le livre qu'Alpha Kaba a rédigé avec l'aide du journaliste indépendant Clément Pouré paru chez Fayard le jeudi 7 février 2019 / Fayard
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