Selon un comptage de Reporters Sans Frontières, 600 des 700 femmes journalistes afghanes ont disparu du paysage médiatique, depuis l'arrivée au pouvoir des talibans, le 14 août. Asma est l'une d'elles. Elle a perdu son travail et est menacée de mort par les talibans. Elle a accepté de témoigner, anonymement.

Sur le plateau de la chaîne TOLOnews, une femme présentait les informations avant l'arrivée au pouvoir des talibans.
Sur le plateau de la chaîne TOLOnews, une femme présentait les informations avant l'arrivée au pouvoir des talibans. © Asma

Asma* est une jeune journaliste afghane de 25 ans. Elle était reporter chez TOLONews, première chaîne d'information afghane en continu, et dans d'autres médias afghans. Elle est aussi activiste pour les droits des femmes et a travaillé pour des ONG américaines. 

Depuis l'arrivée au pouvoir des talibans, elle a perdu son travail et se cache, sous la menace constante des islamistes. "Je suis dans une ville à plusieurs heures de route de Kaboul, personne ne me connaît ici. J'ai fui, car les talibans sont venus deux fois devant ma maison, ils savent où j'habite. Heureusement, mon père ne les a pas laissés entrer."

Interdiction de travailler

Elle dort dans la rue, dans un parc, emmitouflée dans son hijab, avec son frère de 21 ans. Elle est venue ici car on lui a parlé d'une éventuelle possibilité d'évacuation. Mais elle n'a plus ses papiers : elle a perdu son passeport le jour de l'arrivée des talibans au pouvoir. "C'était un si grand bazar. J'étais à la TV et je suis partie rapidement."

Trois jours plus tard, elle a tenté de retourner au travail, mais les talibans lui ont interdit d'entrer dans les studios. Elle a ensuite fui de lieu en lieu. Récemment, elle est restée trois jours enfermée dans le noir, dans une boutique abandonnée par une amie : "C'était horrible, j'avais juste une couverture."

Son ancien bureau de travail, dans une chaîne de médias
Son ancien bureau de travail, dans une chaîne de médias / Asma

Des menaces anciennes

Malgré leur volonté affichée de respecter les droits des femmes et la liberté de la presse, les talibans n'ont jamais caché leur vrai visage, selon la journaliste. Il y a environ huit mois, elle a commencé à recevoir des menaces de leur part. "J'ai eu un accident de voiture, et le soir même j'ai reçu un premier appel des talibans. Je l'ai ignoré, ne m'en suis pas préoccupée. Je ne pensais pas que cette situation pouvait advenir, qu'ils allaient prendre le pouvoir."

"Soit tu te maries avec moi, soit on te tue"

Le harcèlement des talibans s'est renforcé il y a environ un mois, peu avant la chute de Kaboul. Des coups de fils, des messages vocaux et des photos… "Ils m'ont dit : « C'est un avertissement que nous te faisons. Pourquoi prends-tu des photos ? Pourquoi travailles-tu à la TV ? C'est une honte ». Et puis l'un d'entre eux a ajouté  « Soit tu te maries avec moi, soit on te tue…»", se souvient-elle d'une voix encore tremblante.

L'échec d'Abbey Gate

Face à la menace qui pesait sur elle, elle a tenté de fuir, avec des amis producteurs, réalisateurs, chanteurs et journalistes. Elle a passé deux jours et deux nuits à l'aéroport de Kaboul, devant "Abbey Gate", l'accès où a eu lieu le double-attentat suicide, le 26 août. 

"C'était horrible, on était dans un camp, les pieds dans une rivière sale. On pensait avoir été mis sur une liste, on l'a montrée aux soldats français, mais ils ne l'ont pas regardée."

Des afghans et afghanes tentent d'attraper un vol pour l'Occident près de l'aéroport de Kaboul (Abbey Gate)
Des afghans et afghanes tentent d'attraper un vol pour l'Occident près de l'aéroport de Kaboul (Abbey Gate) / Asma

Certains de ses amis ont réussi à partir, et sont arrivés à Paris. D'autres, comme Asma, cherchent toujours une solution alternative pour émigrer.

"J'adore l'Afghanistan, je suis amoureuse de ce pays. Mais je n'ai aucun moyen de rester. Car je suis en danger et je mets en danger ma famille." Ses parents sont malades du cœur, et elle est la seule à travailler pour nourrir la famille. "Il faut que je les supporte, que je leur envoie de l'argent. Mais depuis l'arrivée au pouvoir des Talibans, je ne peux plus travailler. Si je meurs, que va devenir ma famille ?"

Minée par l'angoisse, elle n'a pas dormi depuis trois nuits. Mais elle garde encore l'espoir d'attraper un vol pour l'Europe. Selon le dernier comptage de Reporter Sans Frontières, moins de 100 femmes journalistes sont encore en poste en Afghanistan, sur les 700 présentes avant la prise du pouvoir par les Talibans.

Dans une tribune au journal Le Monde, un collectif constitué notamment de journalistes et d'humanitaires demande à l'Etat français de poursuivre les évacuations d'Afghanistan, pour les familles à qui il doit "protection et soutien". C'est le cas d'Asma, ancienne fixeuse pour des journalistes français sur place.

*Le prénom a été changé