deux ans d'insurrection en syrie et plus de 70.000 morts
deux ans d'insurrection en syrie et plus de 70.000 morts © reuters

par Dominic Evans et Suleiman Al-Khalidi

BEYROUTH/AMMAN (Reuters) - Tout a commencé par une soirée froide de février 2011 : quelques collégiens téméraires griffonnent à la hâte des slogans rageurs sur un mur de Deraa, une petite ville du sud de la Syrie dont personne dans le monde n'avait alors entendu parler.

Mohammed, 16 ans, et cinq de ses camarades scolarisés dans le quartier d'Hay al Arbine, en avaient assez de vivre dans la peur et d'être témoins de la répression imposée depuis 40 ans par la famille de Bachar al Assad.

Animés par la colère et l'envie de braver l'interdit, les garçons s'en prennent aux murs de leur école. "Pas d'enseignement. Pas d'école. Jusqu'à la fin du régime de Bachar", écrit l'un. "Dégage, Bachar", gribouille l'autre.

"J'ai commencé à écrire, 'ton tour est venu, Docteur'", raconte Mohamed, employant le surnom du président syrien qui a fait des études de chirurgie oculaire avant de succéder à son père, Hafez. "On ne pensait pas que les vigiles de l'école nous verraient".

Mohamed, aujourd'hui réfugié en Jordanie, et ses camarades réussirent à s'enfuir mais il ne fallut pas longtemps aux forces de sécurité syriennes pour découvrir l'identité des auteurs de ce crime de lèse-majesté alors que le printemps arabe avait eu raison de Zine ben Ali en Tunisie et d'Hosni Moubarak en Egypte.

Les adolescents, âgés de 13 à 15 ans, furent arrêtés avec une dizaine d'autres jeunes contestataires puis soumis à la torture. Leur détention alimenta la colère qui couvait parmi la population de la ville et une manifestation fut organisée le 18 mars pour dénoncer les abus du pouvoir.

Les forces de l'ordre, rompues à la manière forte, ouvrirent le feu. Quatre personnes furent tuées. La mécanique de la violence s'était mise en marche, alimentée par les pénuries et les pluies insuffisantes dans cette région agricole.

Un monument à l'effigie d'Hafez fut brûlé et des voix s'élevèrent pour scander "Dieu, la Syrie et la liberté" dont l'écho gagna les étendues urbaines à l'est de Damas et d'autres villes de Syrie.

La contestation fut réprimée dans le sang. Les contestataires prirent les armes. Au bout de deux années, le bilan s'établit à plus de 70.000 morts, à des millions de personnes déplacées et plus d'un million de réfugiés.

CONSPIRATION

Le vent qui révolte qui avait balayé la Tunisie et l'Egypte avant la Libye atteint donc la Syrie où Bachar al Assad faisait encore figure de réformateur malgré une décennie de promesses non tenues.

Après quinze jours de réflexion, le chef de l'Etat livre son analyse de la situation, dénonçant la nouvelle mode des révolutions et une "conspiration" dont il est certain qu'elle échouera en Syrie.

Malgré tout, il opte pour ce qui ressemble dans un premier temps à des gestes de bonne volonté : un nouveau gouvernement, des concessions aux Kurdes et la fin de l'état d'urgence en vigueur depuis des décennies.

Mais à la fin du mois d'avril, la contestation n'a fait que s'étendre. Des chars sont envoyés à Deraa pour écraser la dissidence, des milliers de personnes sont arrêtées, la torture et les exécutions sommaires deviennent la règle.

Les vieux souvenirs remontent à la surface et une marée humaine se rassemble chaque vendredi de juin sur la place centrale d'Hama, cette ville où Hafez al Assad avait ordonné une répression responsable de plus de 10.000 morts.

"Je me souviens de ces centaines de milliers de personnes qui manifestaient pacifiquement simplement pour demander moins de corruption et plus de liberté", se souvient Eric Chevallier, l'ambassadeur de France qui s'était rendu à Hama à l'époque.

"Les gens voulaient seulement témoigner de ce qu'ils avaient enduré", raconte l'ambassadeur des Etats-Unis Robert Ford. "Il y avait beaucoup de peur, également. Je leur ai dit 'il faut que cela reste pacifique, sinon les choses vont devenir violentes et tout le pays sera entraîné dans un conflit effroyable'".

Le diplomate avait raison. En juin, 120 membres des forces de sécurité sont abattus dans la ville de Djisr al Choughour, dans le Nord.

La révolte, jusqu'alors spontanée et civile, prend un tour militaire avec l'annonce de la défection d'un officier supérieur, le lieutenant-colonel Hussein Harmouch, qui rejoint les rangs de l'Armée syrienne libre (ASL), principale force de la rébellion.

"MOURIR EN SYRIE"

Bachar al Assad décide alors d'accentuer la répression dans les villes en proie à l'insurrection, Daïr az Zour, Homs et Hama, provoquant l'indignation des pays occidentaux.

Prompts à soutenir les opposants à Mouammar Kadhafi en Libye, ceux-ci se montrent réservés face à une situation syrienne plus complexe, redoutant une contagion régionale en raison des liens étroits qu'Assad entretient avec l'Iran, le Hezbollah libanais et les Palestiniens.

L'insurrection se transforme en affrontement ethnique entre la majorité sunnite et la minorité alaouite, émanation du chiisme, qui contrôle les rouages du pouvoir et de l'armée.

Compliquant un peu plus le jeu diplomatique, la Chine et la Russie (qui possède des intérêts militaires en Syrie) bloquent à trois reprises des résolutions du Conseil de sécurité de l'Onu sanctionnant le régime d'Assad.

Tandis que se ferment les portes de la diplomatie de nouveaux fronts s'ouvrent sur le terrain, notamment à Alep et à Idlib, le long de la frontière avec la Turquie et l'Irak.

Les divisions entre les différentes factions mais également le mauvais équipement des insurgés en armes et en matériel empêchent la rébellion de triompher d'une armée syrienne dont les effectifs ont été réduits de moitié avec environ 110.000 désertions, défections ou morts.

Face à l'impasse, la France et la Grande-Bretagne plaident pour une levée de l'embargo sur les armes à destination des rebelles, une position qui ne fait pas l'unanimité en l'Europe.

Récemment interrogé par le Sénat, le chef du renseignement américain James Clapper expliquait : "Nous savons que les jours d'Assad sont comptés mais nous en ignorons le nombre".

Dans un entretien accordé à la télévision russe en novembre, le président Assad offrait un discours jusqu'au-boutiste. "Je ne suis pas une marionnette. Je suis Syrien. Je dois vivre en Syrie et mourir en Syrie".

Pierre Sérisier pour le service français, édité par Gilles Trequesser

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