La mort du cheikh Al-Nimr, opposant au régime, suscite la fureur dans les communautés chiites.
La mort du cheikh Al-Nimr, opposant au régime, suscite la fureur dans les communautés chiites. © Reuters / Adnan Abidi

Le Soudan, Bahreïn, plusieurs pays sunnites ont rompu lundi leurs relations avec Téhéran à la suite de l’Arabie-Saoudite, chef de file du monde sunnite, engagée dans un inquiétant bras-de-fer avec son éternel rival, l’Iran chiite.

A l’origine de l’escalade, l’exécution de 47 personnes dimanche en Arabie Saoudite, dont le cheikh Al-Nimr, un dignitaire chiite, opposant au régime. Sa mort suscite la fureur dans les communautés chiites au Proche-Orient.

L’analyse de Stéphane Lacroix, spécialiste de l’Arabie Saoudite au CERI et enseignant à Sciences-Po Paris réppond aux questions de Claude Guibal.

Cette exécution, une provocation envers l’Iran ?

J’y vois davantage un calcul de politique intérieure saoudienne. Dimanche, les saoudiens ont aussi exécuté une quarantaine de djihadistes sunnites, dont un très important idéologue d’AQPA, Al-Qaeda dans la péninsule Arabique.

L’exécution du cheikh el Nimr est probablement destinée à créer une forme d’équilibre pour éviter d’être accusés de n’exécuter que des djihadistes sunnites. C’est un calcul par rapport à l’opinion publique saoudienne plus qu’il ne s’inscrit dans le bras de fer - par ailleurs bien réel - avec l’Iran.

Lutte anti-chiite, l’Arabie joue-t-elle la surenchère face au groupe Etat Islamique ?

Dans sa propagande, l’EI, le groupe Etat islamique, accuse l’Arabie Saoudite de ne pas en faire assez contre les chiites. C’est pourquoi l’EI a déjà ciblé des mosquées chiites dans la province orientale du royaume afin de souligner l’existence de chiites en Arabie Saoudite. Une minorité chiite existe en effet. Elle représente environ 10% de la population. Elle a ses propres mosquées. Ses contraintes sont importantes, mais cette minorité existe et c’est insupportable pour l’EI, qui estime que le royaume saoudien n’est pas sérieux quand il dit qu’il se pose en défenseur de l’orthodoxie sunnite.

Mi-décembre, l’EI a lancé une importante campagne médiatique contre l’Arabie Saoudite, en en faisant sa prochaine cible et en lui reprochant d’être trop tolérante avec les chiites et pas assez impliquée contre l’Iran.

En exécutant un dignitaire chiite au moment où elle exécute aussi des opposants sunnites, l’Arabie Saoudite essaie de couper l’herbe sous le pied de l’EI. L’expulsion de l’ambassadeur iranien de Riyad entend prouver la détermination de sa lutte contre l’Iran et l’impérialisme chiite.

Une stratégie particulièrement risquée...

Depuis les printemps arabes de 2011, le Proche-Orient assiste à une redéfinition des rapports de force. L’Iran, l’Arabie, la Turquie, le Qatar essaient tous de devenir des pôles majeurs. Chacun utilise la rhétorique confessionnelle, mais on est dans une lutte d’hégémonie politique dans la région.

L’Arabie saoudite est obsédée par la menace iranienne. Elle est persuadée que l’Iran cherche à l’encercler. D’où l’enjeu de la guerre sanglante qu’elle mène au Yémen contre les milices chiites houthis qui se sont emparés en début d’année dernière de la capitale Sana, en en chassant le président sunnite. Le Yémen est particulièrement important car il marque la frontière sud du royaume. Les Saoudiens voient déjà l’Iran à leur frontière nord, puisque l’Irak est perçu à Riyad comme un satellite iranien. D’où l’importance, pour eux, d’agir contre l’expansionnisme iranien.

Ceci qui explique aussi que l’Arabie saoudite redouble d’efforts en Syrie. Le regain de tension entre l’Iran et l’Arabie pourrait avoir pour effet de convaincre les saoudiens de remettre des moyens financiers et en armes à l’opposition syrienne pour rétablir la balance en faveur sa faveur. On est dans une guerre par procuration que les saoudiens sont encore loin d’avoir gagné.

L’Arabie saoudite se laisse ainsi absorber par des conflits qui lui coûtent très cher, dans un contexte économique très précarisé par la baisse vertigineuse du prix du pétrole. Cela donne de ce royaume une image aujourd’hui très inquiétante.

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