Asia Bibi peut espérer s'en sortir mais elle n'est pas encore sauvée. Cette jeune femme chrétienne accusée de blasphème au Pakistan, et dont les islamistes radicaux veulent la peau, a été acquittée il y a une semaine par la cour suprême et libérée de prison malgré les pressions... Elle demande l'asile en Occident.

Portrait non datée d’Asia Bibi, Pakistanaise chrétienne condamnée à mort pour blasphème en 2011 et acquittée en octobre 2018
Portrait non datée d’Asia Bibi, Pakistanaise chrétienne condamnée à mort pour blasphème en 2011 et acquittée en octobre 2018 © AFP / Handout / British Pakistani Christian Association

Elle est pour l'instant toujours au Pakistan, dans un endroit sûr, selon le ministère des Affaires étrangères... "Il faut qu'ils partent vite, elle et sa famille", explique la présidente de son comité de soutien. "Sans protection, elle ne tient pas cinq minutes dans la rue". Le plus important est à présent d'exfiltrer Asia Bibi et sa famille.

Paradoxalement, rien n'est réglé malgré cette libération. La jeune femme serait dans un endroit sécurisé au Pakistan, peut-être à Islamabad, attendant d'être rejointe par son époux, ses deux filles et quelques membres de la famille élargie qui sont eux aussi en danger de mort. Au total 8 à 10 personnes pourraient être exfiltrées ensemble. L'administration prépare les visas, les formalités de sortie.

Il faut aller très vite, car les islamistes radicaux du Tehreek-e-Labaik Pakistan (TLP), furieux, déjà, après l'acquittement de la jeune femme la semaine dernière, se disent aujourd'hui trahis par le gouvernement et menacent de paralyser de nouveau le pays si le jugement n'est pas annulé.

Des militants islamistes pakistanais manifestent contre la libération d’Asia Bibi à Karachi le 8 novembre 2018
Des militants islamistes pakistanais manifestent contre la libération d’Asia Bibi à Karachi le 8 novembre 2018 © AFP / Asif Hassan

10.000 protestataires à Karachi crient : "Pendez Asia"

Ce jeudi, quelque 10.000 protestataires ont déjà défilé à Karachi, la grande ville du sud du Pakistan, criant des slogans comme "Pendez Asia". "Nous pouvons sacrifier nos vies mais nous ne ferons jamais de compromis sur l'honneur du prophète", a lancé un orateur à la tribune. D'autres manifestations pourraient suivre demain vendredi, jour de prière.  

Le gouvernement pakistanais, sans doute pris de court par l'annonce de la libération d'Asia Bibi faite hier soir par son avocat depuis les Pays-Bas, assure que la cour suprême examine le recours contre l'acquittement déposé par les islamistes. Le danger est donc toujours très grand pour Asia Bibi tant qu'elle est encore dans son pays.

En outre, une volte face du gouvernement n'est pas entièrement exclue. Même si le Premier ministre pakistanais est sensible aux arguments des gouvernements occidentaux, il pourrait s'avérer délicat de gérer la colère des fondamentalistes. Le TLP est certes un petit parti, nouveau sur la scène politique pakistanaise, mais il a une vraie capacité de mobilisation de ses étudiants des madrasas un peu partout sur le territoire.

Il avait d'ailleurs suffi de trois jours de manifestations la semaine dernière pour contraindre le gouvernement, devant la logique émeutière qui commençait à s'emparer de certaines villes, à laisser Asia Bibi en détention et permettre une requête en révision du jugement, assortie d'une interdiction de sortie du territoire.

Un militant du parti islamiste radical Ahle Sunnat Wal Jamaat (ASWJ) tient une image d’Asia Bibi lors d’une manifestation contre son acquittement par la Cour Suprême du pays. Islamabad le 2 novembre 2018
Un militant du parti islamiste radical Ahle Sunnat Wal Jamaat (ASWJ) tient une image d’Asia Bibi lors d’une manifestation contre son acquittement par la Cour Suprême du pays. Islamabad le 2 novembre 2018 © AFP / AAMIR QURESHI

Le blasphème religieux, enjeu explosif au Pakistan

Le blasphème, il faut le savoir, est toujours une question très sensible au Pakistan. Une notion pourtant héritée de la colonisation britannique et qui figure depuis lors dans le code pénal. Elle n'est toutefois passible de la peine de mort que depuis le milieu des années 80. "L'enjeu reste explosif", explique Amélie Blom, chargée de cours et chercheuse à Sciences Po et à l'Inalco.

Aucun homme politique ne veut faire l'objet du soupçon même d'avoir blasphémé.

"Pourtant, ajoute-t-elle, la société pakistanaise est très clivée et ne soutient pas massivement ce parti fondamentaliste. Les classes moyennes et populaires sont très conscientes de la façon dont cette disposition sur le blasphème est dévoyée, utilisée de façon crapuleuse comme un instrument de vengeance personnelle". 

Les gouvernements occidentaux, les associations qui se sont mobilisés ces dernières années pour sauver Asia Bibi de la potence (et dénoncer les dérives de cette loi sur le blasphème) n'ont pas tardé à se féliciter de la libération de cette ouvrière agricole analphabète devenue icône de la lutte contre l'obscurantisme. Mais on le voit rien n'est encore réglé.

Asia Bibi et sa famille prêts à partir, mais où ? 

Dans un premier temps en Europe, sans doute, France, Italie, Pays-Bas, Espagne... Les réactions de politiques, d'intellectuels, des évêques se sont multipliées en France depuis le début de la semaine, appelant la patrie des droits de l'homme à ouvrir ses bras à Asia Bibi. Les uns parlent d'enjeu de civilisation, les autres des droits fondamentaux de la personne humaine.

Jean-Yves Le Drian, le ministre des Affaires étrangères a assuré que la France pourrait lui accorder l'asile ainsi qu'à sa famille, si c'est son souhait, ajoutant agir avec d'autres pays européens pour son exfiltration.

Dans une vidéo adressée à une association catholique italienne, l'époux d'Asia Bibi appelle à l'aide. "Nos vies sont en danger", dit-il, "nous n'avons même plus de quoi manger car nous ne pouvons sortir faire des courses". Il s'était aussi tourné vers les États-Unis, la Grande Bretagne et le Canada. L'avocat de la jeune femme est lui réfugié aux Pays-Bas. Il devrait s'exprimer dans la soirée lors d'une veillée de prières.

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