Dans la province de Souleymanie, les jeunes Kurdes irakiens font la queue pour demander des visas pour la Turquie, première étape de leur rêve vers l'Europe. Les plus organisés rassemblent les sommes réclamées par les passeurs en misant sur le bitcoin.

Rawand hésite à quitter sa ville d'Halabja, toute sa famille est morte dans l'attaque chimique de l'armée de  Saddam Hussein
Rawand hésite à quitter sa ville d'Halabja, toute sa famille est morte dans l'attaque chimique de l'armée de Saddam Hussein © Radio France / Mathilde Dehimi

À la sortie, chacun essuie ses larmes. 33 ans après l’une des pires attaques chimiques de l’Histoire, les Kurdes d’Irak continuent chaque jour de venir se recueillir au Mémorial d’Halabja, le long de la frontière iranienne. Sous la coupole, les noms des 5.000 morts (et 7.000 blessés); dans les salles autour, des reproductions en taille réelle des corps fauchés dans leur quotidien par les gaz sarin et moutarde; dehors, en plein soleil, un avion et les obus ayant servis à l’armée pour cette attaque mortelle ordonnée par Saddam Hussein contre sa propre population. 

33 ans plus tard, Halabja, 200.000 habitants, ne s’est toujours pas relevée de cette tragédie et de la rivalité entre l’Iran et l’Irak. Les investisseurs hésitent à lancer des projets dans cette zone très rurale. Comme beaucoup de jeunes, Rawand, 25 ans, vivote. Il passe son temps entre sa passion, la photo, et l’atelier de fabrication de portes et fenêtres où il travaille. 

L'imposant monument en mémoire des victimes de l'attaque chimique d'Halabja au Kurdistan irakien
L'imposant monument en mémoire des victimes de l'attaque chimique d'Halabja au Kurdistan irakien © Radio France / Mathilde Dehimi

À l’entrée du cimetière, Rawand montre un panneau : "Interdit aux baasistes", du nom du parti de Saddam Hussein. Entre les tombes ancestrales, d’immenses stèles de pierres noires où sont regroupées dans des fosses communes les victimes de l’attaque chimique du 16 mars 1988. Au fond, de fausses tombes rappellent leurs noms.

A l’entrée du cimetière, un panneau : « interdit aux Baasistes », du nom du Parti de Saddam Hussein.
A l’entrée du cimetière, un panneau : « interdit aux Baasistes », du nom du Parti de Saddam Hussein. © Radio France / Mathilde Dehimi

Rawand n’était pas né mais il a perdu ce jour-là 32 membres de sa famille. Seuls son père, absent d’Halabja, et son grand-père, gravement brûlé aux yeux, ont survécu. Très marqué par son histoire, Rawand n’ose pas tenter la route vers l’Europe : "Avec la crise économique, mon salaire est vraiment bas", raconte-t-il. "

Si je reste ici, c’est à cause de mes parents, ils ont perdu tout le monde dans cette tragédie, mais s’ils me disent 'Vas-y, va en Europe', je partirai moi aussi.

Cette route d’Halabja vers l’Europe, c’est celle que Bilal a emprunté. Rawand ne le reconnait pas sur la photo mais pour lui, il est un exemple parmi d’autres de ceux qui ont voulu tenter leur chance ailleurs.

Prendre tous les risques 

Même si cette route est dangereuse, les jeunes sont prêts à prendre tous les risques. Salah vient de perdre son fils : Hajin, étudiant, était parti rejoindre son grand-frère au Royaume-Uni, mais la voiture du passeur a eu un accident le long de la frontière entre la Grèce et la Turquie. Hajin n’a pas survécu. Salah en veut aux passeurs qui vendent une Europe mythifiée, mais il désigne aussi les médias et les réseaux sociaux kurdes irakiens. Salah nous reçoit avec sa femme dans sa maison en sortie de ville. Il refuse de parler aux médias locaux : "À force de critiquer et de comparer tout le temps notre pays, les médias ont fini par avoir une mauvaise influence sur nos jeunes. Ils sont persuadés que notre pays ne vaut rien. Mon message est qu’ils devraient arrêter de prendre cette route pour émigrer parce que tout ne se passe pas en Europe, il y a d’autres endroits pour être heureux."

Rapatrier les corps

L’ambassade irakienne à Istanbul et l’organisation d’aides au retour des réfugiés kurdes ont aidé à rapatrier le corps de Hajin. Le président de cette organisation, Bakir Ali Aziz, constate qu’il y a de moins en moins de retours volontaires ou d’expulsions en cette période : "Certains qui sont rentrés ont vraiment besoin d’une aide psychologique, d’être accompagnés par des médecins car ils ont vécu des choses difficiles en Europe. Ils sont aussi très stressés car ils ont dépensé tout leur argent et ils recommencent de zéro. Ici à Ranya, deux jeunes se sont suicidés après avoir été expulsés de l’Union européenne. On existe depuis dix ans, on essaie de travailler pour dissuader les jeunes de partir, mais malheureusement cela fait neuf ans que l’on attend l’aide du gouvernement et du parlement kurde irakien." 

La queue pour les demandes de visas turcs

Attablé dans une petite boutique de thé de Ranya, une autre ville-frontière à 3 heures de route d’Halabja, Bakir Ali Aziz ne peut que constater que la période Covid n’a pas freiné les départs. Beaucoup de candidats au départ demandent d’abord un visa pour la Turquie puis sont récupérés là-bas par les passeurs, d’autres partent en bus depuis Ranya, sans payer de visa.

"En 2020", décompte Bakir Ali Aziz, "dans la seule ville de Ranya, de 110.000 habitants, 11.000 personnes ont demandé un visa pour la Turquie (sans billet retour). Sur les six derniers mois, on est entre 5 et 6.000 demandes. Pourtant, en ce moment, c’est vraiment difficile de passer avec la pandémie de Covid-19… Certains sont partis de Ranya en janvier et ils sont toujours coincés depuis plusieurs mois en Turquie. 37 ont disparu depuis, et leurs familles ne savent pas où ils sont. Certains ont été arrêtés par la police turque qui les soupçonnent d’appartenir au PKK ou aux renseignements kurdes irakiens."

Bakir Ali Aziz, en charge d'une organisation d'aide aux retours, ne peut que constater que la période Covid n’a pas freiné les départs.
Bakir Ali Aziz, en charge d'une organisation d'aide aux retours, ne peut que constater que la période Covid n’a pas freiné les départs. © Radio France / Mathilde Dehimi

Bulen, le propriétaire de l’échoppe de thé, constate lui aussi à sa manière une hausse des départs : "Vous voyez, avant, ici le soir, il n’y avait aucun siège de libre, mais les jeunes sont tous partis. Avant, je me faisais, par demi-journée, 40 à 50.000 dinars irakiens mais maintenant c’est 1000 à 2000 dinars… J’en ai parlé au patron des quatre agences de voyage d’ici, il a minimum 40 jeunes par jour qui demandent un visa pour la Turquie." 

Des jeunes jouent  à une sorte de dominos dans une échoppe de thé de Ranya
Des jeunes jouent à une sorte de dominos dans une échoppe de thé de Ranya © Radio France / Mathilde Dehimi

Kardow, 24 ans, vient de prendre sa décision. Il sait que le thé qu’il boit sera bientôt l’un des derniers. Il vient de finir ses études de pétrochimie à l’université de Dohuk : "Le jour où j’ai été diplômé, j’ai commencé à essayer de chercher un boulot à Ranya, j’avais quelques adresses en tête mais pour travailler ici, ce n’est pas le diplôme qui compte, ce sont les relations. J’avais un meilleur CV que ceux qui ont été embauchés par piston. C’est à cause de ça que je n’ai rien trouvé…J’ai un plan, je vais bientôt partir pour la France, l’Europe ou le Royaume-Uni. Il n'y’ a rien ici qui me retient, je n’ai pas de vie, pas de travail, mais c’est dur de réunir autant d’argent. Ça coute 15 à 20.000 dollars. Je vais emprunter de l’argent à mon frère qui est déjà au Royaume-Uni."

Kardow espère aussi que le cours du bitcoin va vite remonter. Beaucoup de gens ici investissent dans la cryptomonnaie. Il a demandé à son ami Edris, 25 ans, qui travaille dans une agence de voyage de Souleymanie, de lui faire sa demande de visa pour la Turquie.

Edris comprend son ami mais ne partage pas son point de vue : "Il y a de plus en plus de jeunes qui nous demandent des visas. On est environ 400 agences de voyage dans le gouvernorat de Souleymanie et, dans mon agence, on a environ 40 à 50 demandes par jour, ça vous donne une idée. Ils veulent partir parce qu’ils disent que la situation économique est mauvaise mais je pense que c’est aussi un état d’esprit car ici il y a aussi des jeunes qui vivent aux mêmes endroits, ont fait les mêmes études et qui ont développé leur business et en vivent. On a tous un bon niveau d’études mais, après l’université, beaucoup attendent du gouvernement qu’il leur trouve un boulot, mais il ne peut pas tout. On manque de culture d’entreprise."

15.000 à 18.000 dollars pour les passeurs 

Kardow continue d’égrener les raisons pour lesquelles lui veut partir, détaille les sommes qu’il va devoir trouver quand soudain, un homme, la trentaine, à côté, l’interrompt, et semble l’encourager à partir : "Oui exactement, pour 15.000  à 18.000 dollars, la somme, ça dépend de son humeur, un passeur peut t’aider pour tout."

Cet homme assure avoir déjà fait quatre fois l’aller-retour vers l’Allemagne, la France, la Hollande et dit encourager les plus jeunes à partir car l’Europe offre, dit-il, "vraiment une vie meilleure". Est-il un passeur ? 

Vendre un rein, un foie, un testicule...

Il refuse d’abord de répondre, dit que non, qu’il est toujours parti seul. Au fil de la conversation, il donne les tarifs des principaux points de passage, les "VIP boats" avec passeport via la Tunisie, les "normal boats" pour traverser la Mer Égée. Il décrit aussi très précisément la route par laquelle il faut passer pour traverser la Grèce. Il finit par assumer être un passeur : "Je le fais pour l’argent mais pour certains, je le fais gratuitement. Je prends 30 personnes avec moi, dans deux voitures jusqu’en Grèce. Certains jeunes n’ont rien alors ils vendent leur corps, un rein, leur foie ou un testicule pour payer tout le voyage vers l’Europe."

  • L'intégralité de la série de reportages "sur les pas de Bilal", est à réécouter ici :

- Episode 1 : "Quitter son Kurdistan natal", par Mathilde Dehimi

- Episode 2 : "L'arrivée en Grève, de l'autre côté du fleuve", par Yann Gallic

- Episode 3 : "En Serbie, passer mais par quelles frontières ?", par Rémi Brancato

- Episode 4 : "A la frontière franco-italienne, gravir la montagne de nuit", par Thibaut Lefèvre

- Episode 5 : "Apercevoir l'Angleterre", par Mathilde Dehimi