Le Niger est depuis longtemps un pays de transit pour les migrants d’Afrique de l’Ouest. Qu’ils viennent de Guinée, de Côte d’Ivoire, du Ghana, du Cameroun ou encore du Mali, ils empruntent les routes nigériennes pour arriver en Libye, et, espèrent-ils, en Europe.

Sur la route des migrants, de Niamey à Agadez, carnet de voyage au Niger.
Sur la route des migrants, de Niamey à Agadez, carnet de voyage au Niger. © Radio France / Eric Audra

Depuis un an, sous la pression de l’Union européenne, le Niger applique une législation plus répressive en matière d’immigration. Les arrestations de chauffeurs et de passeurs se multiplient.

Certains migrants se sont découragés, d’autres encore nombreux, persistent dans leur projet migratoire, obligés de se cacher désormais pendant toute la traversée du Niger.

Le fleuve Niger à Niamey.
Le fleuve Niger à Niamey. © Radio France / Eric Audra

Niamey, capitale du Niger

Si vous cherchez un migrant ici à Niamey, c’est comme si vous cherchiez une aiguille dans une botte de foin !" prévient Salifou, un jeune chauffeur de taxi. 

Lui qui les convoie régulièrement – et gracieusement, précise-t-il – sait de quoi il parle. Depuis l’an dernier, le Niger applique une loi contre le trafic de migrants, adoptée un an plus tôt en 2015.

Un trafic officiellement combattu

Les chauffeurs et les passeurs sont arrêtés, les migrants aussi parfois. Les migrants doivent donc se cacher et officiellement, plus personne ne les achemine où que ce soit. Officiellement du moins.

A Niamey, la compagnie de bus Sonef dessert de nombreuses villes nigériennes dont Agadez, au centre du pays.
A Niamey, la compagnie de bus Sonef dessert de nombreuses villes nigériennes dont Agadez, au centre du pays. © Radio France / Eric Audra

Au siège de la compagnie de transports Sonef, ce samedi soir, des voyageurs attendent leur bus pour Agadez, la capitale du pays touareg, au centre du Niger. Départ à 3 heures du matin. En attendant, des hommes et des femmes se reposent sur des nattes, calant leur tête sur un cabas. On demande les origines des uns et des autres : peu de réponse, les yeux se détournent. Même gêne, et même silence, au siège de la compagnie Azawad, qui dessert aussi Agadez.

Personne ne vous dira qu’il est un migrant ! D’ailleurs maintenant, ils arrivent au dernier moment, juste avant le départ du bus, pour ne pas se faire prendre (un cadre de la Sonef).

On objecte que ces migrants ouest-africains font partie de la Cedeao (Communauté économique des Etats d’Afrique de l’Ouest) et que, à ce titre, ils ont le droit de se déplacer librement au Niger. "Oui, mais ils ont peur maintenant. Ils se cachent. "

La compagnie de bus "Rimbo transports" est très prisée des migrants qui veulent se rendre à Agadez.
La compagnie de bus "Rimbo transports" est très prisée des migrants qui veulent se rendre à Agadez. © Radio France / Eric Audra

Le lendemain matin, à la sortie de la compagnie de transports Rimbo, un jeune gambien mendie un peu d’argent. Il a 18 ans, se fait appeler Ibrahim. A l’écart des passants, il explique qu’il a quitté la Gambie il y a un mois. Il veut aller en Europe, mais il n’a pas assez d’argent pour continuer son voyage. Il n’a même pas de quoi se payer le billet pour Agadez (20 000 francs CFA, soit 30 euros)

On lui demande pourquoi il souhaite prendre la route de l’Europe alors que la Libye est un enfer pour les migrants africains et la Méditerranée pourrait être son cimetière. Il répond qu’il n’a pas le choix, qu'il est le fils aîné d’une famille de cinq enfants, que tout le monde a placé ses espoirs en lui.

Le voilà donc, à 18 ans, un jean et un tee-shirt de contrefaçon pour seul bagage, à attendre que quelques francs CFA tombent du ciel, pour pouvoir continuer son périple. « J’ai des compétences en plomberie, ajoute-t-il, je peux être utile en Europe. »

Agadez, à 700 kilomètres au nord de Niamey

Dans les rues d’Agadez.
Dans les rues d’Agadez. © Radio France / Eric Audra

La capitale du pays touareg, aux portes du désert du Ténéré, est le passage obligé des migrants sur la route de la Libye puis de l’Europe. Jadis la ville et son centre historique (classé depuis 2013 au patrimoine de l’Unesco), voyaient affluer des touristes du monde entier. 

La Grande Mosquée d’Agadez.
La Grande Mosquée d’Agadez. © Radio France / Eric Audra

Puis il y eut la rébellion touarègue de 2007 à 2009 et les attaques terroristes (enlèvement de sept employés d’Areva en 2010 à Arlit, attentats d’Agadez et d’Arlit en 2013) qui ont achevé de classer la région en zone rouge.

Les migrants ont remplacé les touristes

Depuis, les migrants ouest africains ont remplacé les touristes. En 2015 et 2016, plus de 20 000 migrants transitaient chaque mois par Agadez. Les lundi après-midi, des pick-up plein à craquer partaient en trombe dans le désert vers la Libye.

Mais l’Union européenne souhaite réduire le flux d’arrivées sur ses côtes méridionales. Elle fait pression sur le Niger pour qu’il bloque les migrants en amont.

Les pick-up sont saisis, une soixantaine de chauffeurs ont été condamnés à Agadez. Est-ce que cela a réduit le flux de migrants ? A Agadez, incontestablement. Ils ne sont plus que 250 en moyenne à quitter la ville chaque mois. Mais des centaines d’autres migrants contournent désormais la capitale du pays touareg et empruntent des routes alternatives, moins surveillées et plus dangereuses, dans le désert.

Ces migrants et leurs passeurs sont prudents à l’extrême, une certaine paranoïa caractérise même ces derniers.

Interview de « sniper », chef du « ghetto » et passeur
Interview de « sniper », chef du « ghetto » et passeur © Radio France / Eric Audra

Ce lundi soir, un passeur qui se fait appeler « Sniper », a bien voulu nous rencontrer. Après des jours de discussions par l’intermédiaire d’un de ces amis, il accepte de nous montrer la maison où il loge huit migrants en transit, en attendant le grand départ pour la Libye.

Cette maison, un « ghetto » dans le jargon des passeurs, se situe en périphérie d’Agadez, dans le quartier de Misrata 4. On y accède de nuit, tous phares éteints, pour ne pas se faire repérer par la police.

Le portail s’ouvre sur une cour. Il fait nuit noire. Il y a quelques moutons au milieu, qui semblent dormir, et là-bas contre le mur, une ombre passe comme un fantôme, c’est Sinama Traoré, un jeune ivoirien de 16 ans.

Dans un ghetto (une maison louée par un passeur pour héberger les migrants de passage). Sinama Traoré, 16 ans, ivoirien, attend le départ vers la Libye. Il rêve de jouer au football en Europe.
Dans un ghetto (une maison louée par un passeur pour héberger les migrants de passage). Sinama Traoré, 16 ans, ivoirien, attend le départ vers la Libye. Il rêve de jouer au football en Europe. © Radio France / Eric Audra

Sinama raconte qu’il a quitté Abidjan il y a plus d’un mois, un voyage en bus jusqu’à Niamey puis un autre bus l’a amené ici. En chemin, il y a croisé plusieurs « corridors » (des points de contrôle de l’armée nigérienne), où il affirme avoir versé des pots-de-vin pour pouvoir continuer son chemin.

Combien ? Plus de 300 000 francs CFA (438 euros), répond Sinama.

Depuis qu’il est à Agadez, il ne sort pas du ghetto, « trop dangereux ». « Je ne veux pas me faire arrêter. » Le jeune ivoirien joue au football. Son rêve, comme tant d’autres, c’est de percer en Europe. « Réussir sa vie », « se faire un nom », « envoyer de l’argent à sa famille ».

"Malgré les risques, chacun a sa chance"

On lui demande si la vidéo d’un marché aux esclaves filmée par CNN en Libye ne le refroidit pas un peu. Il hausse les épaules.

La peur, c’est humain. Malgré les risques, chacun a sa chance.

 A gauche Sinama Traoré, 16 ans, ivorien, et à droite Ibrahim Diarra, 15 ans. Il a fui Gao au Mali.
A gauche Sinama Traoré, 16 ans, ivorien, et à droite Ibrahim Diarra, 15 ans. Il a fui Gao au Mali. © Radio France / Eric Audra

Ibrahim Diarra, 15 ans, originaire de Gao au Mali, n’a pas peur non plus. Il dit : « Ça dépend de ton "coaxer" [intermédiaire entre les migrants et les réseaux de passeurs]. Si le tien est bon, tu ne risques rien. »

Lorsqu'on lui rappelle le triste sort des migrants africains en Libye, Ibrahim s’énerve presque : « Oui oui, on a vu sur Facebook, mais moi j’ai la foi, moi je vais y arriver. »

Il apparaît, enfin. Sniper, le passeur. Petit gabarit nerveux. Il porte un marcel bleu. Normalement les migrants ne voient leur passeur qu’au dernier moment, le jour du départ. Mais Sniper fait aussi office de « chef de ghetto », c’est lui qui a loué la maison pour héberger les migrants. En temps de « crise », on a plusieurs casquettes.

Sniper est lapidaire : « D’autres migrants doivent arriver ici. On attend d’être 23 ou 24 et on part. Il faut quatre jours pour arriver en Libye. » Un premier départ, le lendemain, est annulé : un contact de Sniper au commissariat d’Agadez lui a dit qu’une voiture de police allait patrouiller cette nuit-là. Le départ a finalement lieu trois jours plus tard.

Sinama et Ibrahim s’apprêtent à partir dans le désert, direction la Libye et espèrent-ils, l’Europe.
Sinama et Ibrahim s’apprêtent à partir dans le désert, direction la Libye et espèrent-ils, l’Europe. © Radio France / (Eric Audra)

Au milieu de la nuit, Sniper fait sortir « ses » migrants du ghetto : 12 garçons, et 9 femmes qui viennent d’une autre « planque ». Pour être plus discret, Sniper emmène d’abord les migrants deux par deux en moto, tous phares éteints, jusqu’au désert. Puis ils monteront tous sur un pick-up, direction la Libye.

Dernier repas avant le départ dans le désert (Eric Audra)
Dernier repas avant le départ dans le désert (Eric Audra) © Radio France / Eric Audra

« Vous voyez quoi au bout du chemin ? » demande-t-on à Sinama et Ibrahim, les deux premiers à partir sur la moto.

On espère que là-bas en Europe, il y a des managers qui vont nous faire confiance et nous intégrer dans la société européenne pour nous faire travailler.

La moto s’éloigne vers le désert du Ténéré avec les frêles silhouettes d’Ibrahim et Sinama. Est-ce de l’inconscience ou une foi inébranlable ?

Cette nuit-là, aux portes du désert, Ibrahim et Sinama étaient sûrs d’y arriver. De survivre à la traversée du désert, de la Libye et de la Méditerranée.

L’eau de Lampedusa. Je veux la voir de mes yeux. L’eau de Lampedusa.

Ceux qui partent, ceux qui reviennent

Dans l’autre sens… On a vu ceux qui partaient. L’espoir, la foi, l’énergie jusqu’à la folie, chevillés au corps. Et puis il y a les autres, les déçus, les cassés, ceux qui ont enterré leur rêve d’Europe. Le centre de transit d’Agadez, géré par l’OIM (Organisation internationale des migrations) et financé par des fonds de l'Union européenne, est leur maison provisoire.

Le centre de transit de l’OIM à Agadez
Le centre de transit de l’OIM à Agadez © Radio France / Eric Audra

250 migrants de retour de Libye y sont hébergés à ce jour. Ils ont fui le chaos libyen, souvent vers l’Algérie, où les équipes de l’OIM les ont récupérés et rapatriés ici, à Agadez. Dans la cour du centre de transit, des jeunes hommes jouent au football pour tuer le temps. On les appelle les anciens car ils sont arrivés ici il y a plusieurs semaines.

Dans la cour du centre de transit de l’OIM, des migrants jouent au football.
Dans la cour du centre de transit de l’OIM, des migrants jouent au football. © Radio France / Géraldine Hallot

A l’intérieur du centre, les nouveaux venus, rapatriés au Niger il y a quelques jours. Des blocs de souffrance, dont les mots sortent difficilement.

Mamadsadou Diallo est guinéen. Il a 27 ans. Il dit d’une voix blanche : « Je veux juste rentrer dans mon pays. J’en ai trop vu. Trop vécu. Ils ont tué beaucoup de mes amis là-bas, devant moi. » Le jeune homme ne souhaite pas en dire plus.

Le responsable du centre Lincoln Gaingar explique : « Quand un migrant arrive ici en provenance de Libye, il ne peut même pas parler. Il ne peut même pas s’approcher des gens. Mais après deux, trois jours, il commence à jouer au football. Il y a la confiance qui s’installe et il se dit "oui, un avenir est encore possible". »

Lincoln Gaingar, le responsable du centre de transit de l’OIM à Agadez.
Lincoln Gaingar, le responsable du centre de transit de l’OIM à Agadez. © Radio France / Géraldine Hallot

L’avenir, Yaya n’y pense pas encore. Pour le moment, le jeune guinéen retrace auprès des employées de l’OIM ses deux ans et huit mois passés en Libye. Un enfer sur terre.

Yaya raconte qu’il a été vendu 700 dinars par son coaxer.  A qui a-t-il été vendu ? Aux « Asma Boys » de Tripoli, qui ont une sinistre réputation au sein des migrants. « Ce sont des jeunes armés jusqu’aux dents, ils ont des kalachnikovs et même des grenades », raconte Yaya.

Enlèvements et racket

« J’ai été leur esclave pendant plusieurs mois, ils me demandaient de garder leurs différentes caches. J’étais leur homme à tout faire. » Yaya sera finalement libéré, après avoir payé 1 500 dinars, envoyés par sa famille. Plus question de partir en Europe. Yaya s’enfuit en Algérie, où les équipes de l’OIM le récupéreront.

Les enlèvements et le racket de migrants semblent être très répandus en Libye. C’est aussi le récit que fait Mamadou Baleyal, un chauffeur de taxi guinéen, qui vient tout juste d’être rapatrié au Niger par l’OIM.

Mahmadou, un guinéen, a passé près d’un an en Libye. Détenu et frappé à plusieurs reprises, il veut maintenant retourner en Guinée.
Mahmadou, un guinéen, a passé près d’un an en Libye. Détenu et frappé à plusieurs reprises, il veut maintenant retourner en Guinée. © Radio France / Géraldine Hallot

Mamadou porte une improbable doudoune rouge, alors qu’il fait plus de 35 degrés. Il l’a achetée en Guinée avant son départ. Sa famille lui avait dit : « Il faut bien ça pour affronter le froid en Europe. »

Mais Mamadou n’ira pas en Europe. Il a été ruiné et brisé par ses douze mois passés en Libye. Il raconte : 

Ça s’est passé à Sabratha (sur la côte libyenne). J’ai été arrêté par une milice et détenu pendant plusieurs mois. J’ai vu des femmes violées devant moi. On m’a frappé en appelant mes parents pour qu’ils m’entendent pleurer. Mes parents, je ne sais pas comment ils ont fait, mais ils ont réussi à m’envoyer 500 euros pour qu’on me libère.

Son ami et codétenu n’a pas eu cette chance. « Ils ont fait un appel vidéo avec sa famille. Ils lui ont cassé le bras parce que sa famille ne payait pas. »

« Je veux rentrer chez moi »

Mamadou s’enfuit lui aussi en Algérie, d’où il sera rapatrié à Agadez, comme Yaya. Et maintenant ? « Je veux rentrer chez moi, dit-il de sa voix traînante et triste. Je ne veux plus risquer ma vie. Je veux rentrer chez moi en Guinée. Je vais faire chauffeur de taxi. Comme avant. »

Quand on le voit se lever et partir, silhouette massive mais courbée, on pense tristement « tout ça pour ça, tout ça pour quoi ? ». Le centre de transit d’Agadez est l’endroit où tous ces migrants enterrent leur rêve d’Europe. L’OIM finance leur retour au pays, les aide aussi à développer un projet personnel. Loin de l’Europe, loin de la Libye, chez eux.

Les retours volontaires financés

Raul Mateus Paula, ambassadeur de l'Union européenne à Niamey, explique que l'Europe finance et financera les retours dans leur pays d'origine de tous les migrants qui le souhaitent.

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