Alors que la chambre des députés a adopté le projet de texte sur l'avortement le 14 juin dernier, les sénateurs argentins votent ce mercredi 8 août. L'IVG demeure une question épineuse en Argentine et divise une société en partie fortement influencée par l'Église catholique.

Manifestantes en faveur de la légalisation de l'avortement devant le parlement argentin à Buenos Aires, le 1er août 2018.
Manifestantes en faveur de la légalisation de l'avortement devant le parlement argentin à Buenos Aires, le 1er août 2018. © AFP / EITAN ABRAMOVICH

L'Argentine tout entière retient son souffle en attendant la décision du Sénat sur la légalisation de l'avortement. En juin dernier, ce sont les pro-avortements qui ont soufflé de soulagement lorsque le projet de loi a été adopté de justesse – 129 voix contre 125 – par la chambre des députés. C'est la première fois qu'une discussion parlementaire s'ouvre sur ce sujet en Argentine. Cela a été fait à l'initiative du président de centre-droit Mauricio Macri. Paradoxalement Mauricio Macri n'est pas favorable à l'IVG mais il tenait à ce qu'un débat se tienne sur cette question. Ce projet de loi résulte d'un lourd labeur militant de "la Campagne nationale pour le droit à l'avortement légal, sans risque et gratuit". Depuis 2007, il avait été soumis six fois au Parlement sans jamais arriver sur la table de l'hémicycle.

La législation actuellement en vigueur pour l'IVG en Argentine est très limitée. Une femme peut se faire avorter uniquement en cas de viol ou lorsque sa vie est en danger. Dans le cas contraire, les peines encourues vont d'un an à quatre ans de prison. Malgré cela, selon les ONG, près de 500 000 avortements clandestins sont pratiqués chaque année, dans un pays qui compte 41 millions d'habitants. Selon une étude commandée en 2005 par le ministère de la Santé, entre 100 et 300 femmes meurent tous les ans, suite à ces opérations illégales.

Le nouveau projet de loi va plus loin

Il vise à légaliser l'avortement lors des 14 premières semaines de grossesse. Au-delà de ce délai, l'IVG reste toujours possible en cas de viol, de danger pour la santé de la femme enceinte et de malformation du fœtus rendant impossible la vie extra-utérine. Par ailleurs, le texte prévoit également l'objection de conscience pour les praticiens.

Désaccords dans la sphère politique 

Si les députés se sont majoritairement montrés favorables à ce projet, cela ne devrait pas être le cas chez les sénateurs. Le Sénat est, en effet, plus conservateur que la Chambre des députés et la balance pencherait davantage vers un rejet du texte. Les médias argentins estiment que le "non" l'emporterait à 37 voix sur 72. 

La présidente du Sénat, Gabriela Michetti, milite elle-même contre l'avortement. Elle est d'ailleurs à l'origine d'une contre proposition. Ce projet, nommé "L'État s'en charge et t'accompagne" prévoit "de nourrir et loger les femmes enceintes d'enfants non désirés jusqu'à la naissance, et de remettre les bébés à une famille qui les élèvera." Gabriela Michetti propose également d'obliger les femmes à mener leur grossesse à terme même en cas de viol.

La sénatrice Laura Rodriguez, appartenant à la coalition gouvernementale Cambienos ("Changeons" – centre-droit –) s'oppose en tous points à Gabriela Michetti : "Les actions des anti-IVG sont louables mais c'est insuffisant, explique-t-elle. Cela n'a pas suffi pour que les avortements clandestins cessent d'exister. L'État doit se positionner. Nous devons éviter la clandestinité." Et d'ajouter : "Quoi qu'il arrive, il s'est passé quelque chose de nouveau en Argentine. On a exhumé quelque chose qui état enfoui et la nécessité d'agir." 

Si les sénateurs approuvent le texte, l'avortement deviendra légal et gratuit dans tous les centres de santé du pays. S'ils le rejettent, il faudra attendre jusqu'à 2020 pour que le parlement le remette à l'ordre du jour.

Le poids de l'Église 

Dans le pays du Pape François, où le catholicisme est majoritaire, l'Église à son mot à dire. Elle aurait même tendance à s'immiscer dans le débat parlementaire en exerçant, depuis plusieurs semaines, un lobbying auprès des parlementaires pour les convaincre de voter "non". Certains d'entre eux se sont d'ailleurs plaints de pressions et de menaces. Dans un article sur Lepoint.fr, Celeste Mac Dougall, porte-parole de "la Campagne nationale pour le droit à l'avortement légal, sans risque et gratuit" dénonce :

La pression de l'Église existe depuis toujours. Et ce n'est pas de la pression. C'est l'État. C'est d'ailleurs pour cela que nous réclamons une séparation effective de l'Église et de l'État, la fin de son financement et de l'ingérence des politiques publiques. 

L'Église catholique profite également de son influence auprès de ses milliers de fidèles pour diffuser son opinion. À plusieurs reprises, lors d'offices du dimanche, elle a nommément désigné des parlementaires afin de les dissuader de voter "oui" au projet de loi.

Une population divisée sur la question 

De l'intérieur des églises à la rue, les mobilisations pour ou contre l'avortement se sont multipliées ces derniers mois. Samedi 4 août, des centaines de milliers d'opposants à l'IVG, dont de nombreux évangélistes, ont manifestés dans le centre de Buenos Aires en scandant leur slogan "sauvons les deux vies" (celle de l'enfant et de la mère). Dès le lendemain, au Parc de la Mémoire de Buenos Aires, les pro-IVG ont répondu par une procession de 32 femmes vêtues d'une coiffe blanche et d'une robe rouge, à la manière des personnages du livre La servante écarlate, de Margaret Atwood.

Tandis que les partisans de l'avortement arborent un foulant vert, les anti-IVG déploient, eux, une écharpe bleue. 

Une femme déploie le désormais iconique foulard vert lors d'une manifestation pour l'avortement, le 13 juin 2018, à Buenos Aires.
Une femme déploie le désormais iconique foulard vert lors d'une manifestation pour l'avortement, le 13 juin 2018, à Buenos Aires. © AFP / MATIAS JOVET
À l'appel des églises évangéliques, des milliers d'argentins se mobilisent contre la loi pour l'avortement, le 4 août 2018, à Buenos Aires.
À l'appel des églises évangéliques, des milliers d'argentins se mobilisent contre la loi pour l'avortement, le 4 août 2018, à Buenos Aires. © AFP / ALEJANDRO PAGNI

La prise de position s'invite même dans le monde de la télévision et du cinéma. Après que des centaines d'actrices argentines aient proclamé leur position en faveur de l'avortement, de nombreux acteurs hommes et stars de la télévision argentine ont également déclaré leur soutien pour la légalisation du l'IVG. Parmi eux Pablo Echarri, Ricardo Darín, Diego Peretti ou encore Adrián Suar. 

Si le Sénat argentin vote la loi sur l'avortement, cela pourrait avoir des conséquences sur les pays voisins où les mouvements féministes et mobilisations en faveur de l'IVG ne cessent de se multiplier. Dans les pays d'Amérique du sud ayant légalisé l'avortement, les délais peuvent aller jusqu'à 14 semaines. C'est le cas en Uruguay par exemple lorsqu'il s'agit d'un viol. En France, le délai d'intervention pour une interruption volontaire de grossesse varie selon la méthode choisie. 

Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.