Des dizaines de milliers d'Algériens ont manifesté vendredi contre la perspective d'un 5e mandat du président Abdelaziz Bouteflika. Quelles leçons peut-on tirer de cette mobilisation exceptionnelle pour l'Algérie ? Nous avons interrogé Benjamin Stora, historien et spécialiste de l'Algérie.

Des centaines de milliers d’Algériens ont manifesté dans tout le pays vendredi, comme ici à Alger
Des centaines de milliers d’Algériens ont manifesté dans tout le pays vendredi, comme ici à Alger © AFP / Ruad KRAMDI

En annonçant le 10 février sa candidature à la présidentielle du 18 avril, Abdelaziz Bouteflika, au pouvoir depuis 1999 et handicapé par les séquelles d'un accident vasculaire cérébral (AVC) depuis 2013, a déclenché une contestation d'ampleur inédite en 20 ans.

Malgré les mises en garde des autorités, des centaines de milliers de personnes ont à nouveau manifesté vendredi dans tout le pays, globalement dans le calme, malgré une dizaine de blessés à Alger. 

Le régime a jusqu'à dimanche pour confirmer, ou renoncer à une nouvelle candidature Bouteflika à la Présidence de la République. De nouveaux appels à manifester ont d'ailleurs été lancés pour lundi.

Quelle peut être la réponse du pouvoir algérien à la "Protesta" (le nom que les manifestants ont donné à leur mobilisation de vendredi) ? Nous avons posé la question à Benjamin Stora, historien et spécialiste de l'Algérie..

FRANCE INTER : Pensez-vous que la rue puisse gagner ?

Benjamin Stora : "C'est très difficile à dire évidemment, parce le pouvoir algérien ne donne pour l'instant aucun signe de renoncement. Le gouvernement continue d'affirmer qu'Abdelaziz Bouteflika, qui aujourd'hui fête ce samedi ses 82 ans, va se présenter pour un 5e mandant. Une situation évidemment très difficile à analyser et à concevoir pour l'avenir."

Le silence actuel du pouvoir politique c'est le signe de quoi ?  

"Ce silence et l'affirmation que tout doit continuer comme par le passé, ce n'est pas un bon signal, bien évidemment. Il n'y a pas de commentaires officiels aujourd'hui du gouvernement, du pouvoir algérien, par rapport à l'immense protestation qui a lieu dans beaucoup de villes d'Algérie vendredi. Donc ce silence-là laisse peut-être planer des menaces."

Bouteflika peut-il renoncer à sa candidature ?

"C'est très difficile parce que vous savez qu'Abdelaziz Bouteflika, en tant que personnage, on ne l'entend pas et on le voit pas. Il y a 82 ans aujourd'hui et c'est surtout son entourage qui décide. Un entourage très complexe à analyser parce qu'il y a sa famille, bien sûr, certains cercles des services de sécurité et certains services de l'armée, mais pas tous, parce qu'il y a eu aussi des déplacements à l'intérieur de l'armée algérienne et y compris des arrestations ces derniers mois. Donc c'est surtout l'entourage qui va décider demain de ce qu'il va faire."

Il y a-t-il d'autres candidats que le pouvoir peut présenter à sa place ?

"Là aussi c'est très difficile à dire. Il y a des candidats qui voulaient se présenter avant ces immenses manifestations : on pensé à Ali Benflis, au général Ghediri,  d'autres encore. Certains sont même descendus dans la rue vendredi dans les dans les grandes manifestations. Mais le nom qui pourrait sortir du côté du pouvoir n'est pas encore connu."

S'il se présentait tout de même, Bouteflika pourrai-ils perdre ? Sa victoire est-elle forcement automatique ?

"Vous savez, dans les dernières élections présidentielles, notamment le quatrième mandat, on avait annoncé un taux de participation astronomique que les Algériens n'ont jamais cru, donc la question ça va être le taux de participation. Or on a pu voir dans les manifestations que la participation était dans la rue et pas dans les urnes des élections à venir et c'est ça dont le pouvoir peut avoir peur dans les jours qui viennent."

Peut-on ramener selon vous ce que vit l'Algérie en ce moment à un frémissent de "Printemps arabe" ?

"Les Algériens récusent cette, disons analogie, avec le printemps parce que eux-mêmes ont traversé différentes épreuves. Mais c'est un mouvement très important et qui signifie que  plus rien ne peut se passer comme avant en Algérie. On avait cru que ce qu'on appelle la société, la rue était annihilée par le passé, par tout ce qui avait été fait, or c'est pas du tout le cas. Il y a une immense jeunesse très, très au courant de tout, très à l’affût des bruits du monde par l'intermédiaire des réseaux sociaux et ce sera bien difficile de faire en sorte que tout continue comme par le passé".

On sent un attachement très fort des manifestants à leur pays et au drapeau algérien. Ces manifestations, sont aussi l'expression d'un patriotisme algérien selon vous ?

"Absolument. Le refus du cinquième mandat c'est par patriotisme c'est pas du tout une fragilité ou une dislocation du lien national au contraire, on estime que le renforcement du lien national doit passer par un renouvellement, un rajeunissement des équipes politiques de direction."

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