L'ancien ministre regrette que le président de la République ne se rende pas à Kigali pour le 25e anniversaire du génocide des Tutsis. Emmanuel Macron va ouvrir les archives à un comité d’historiens. Mais pour Bernard Kouchner, on n'y apprendra rien de plus, notamment sur la "faute politique" commise par la France.

En juin 1994, Bernard Kouchner, à l'époque secrétaire d'État à l'action humanitaire, s'était rendu au Rwanda.
En juin 1994, Bernard Kouchner, à l'époque secrétaire d'État à l'action humanitaire, s'était rendu au Rwanda. © AFP / Abdelhak Senna

Emmanuel Macron a renoncé à se rendre à Kigali pour la commémoration du 25ème anniversaire du génocide contre les Tutsis au Rwanda, où entre 800 000 et un million de personnes ont été tuées en trois mois.  À sa place, il envoie le député La République en Marche (LREM) des Côtes-d’Armor, Hervé Berville, orphelin rescapé du génocide.

FRANCE INTER : Le président de la République ne se rendra pas à Kigali, dimanche, pour la commémoration du 25e anniversaire du génocide contre les Tutsis au Rwanda, malgré l'invitation de son homologue, Paul Kagame. Qu'en pensez-vous ?

BERNARD KOUCHNER : "Je regrette que le Président Macron, qui a invité Kagame en France, n'ait pas continué sur cette voie, afin que les échanges se détendent un peu. Je pensais qu'avec le recul, le jeune président de la République française aurait fait du bien au Rwanda, pour le 25e anniversaire d'un énorme génocide. Nicolas Sarkozy s'était rendu sur place, ça s'était très bien passé."

Emmanuel Macron a promis d’ouvrir les archives sur la période 1990-1994 pour un comité d'historiens. Qu'en attendez-vous ? Est-ce que c'est la fin d'un silence ?

"Je crois qu'il reste très peu de choses à cacher. Il faut les ouvrir. Le seul qui a été très ouvert sur cette affaire, c'est François Léotard. On a fait une réunion contradictoire avec lui. Il a donné sa version. Il a dit : 'il faut ouvrir les archives, partiellement'. J'ai été ministre des Affaires étrangères, je n'ai pas eu les archives, comme par hasard, ça ne venait pas... Dans la commission d'enquête, il a fallu que Bernard Cazeneuve, alors vice-président de la commission, s'aperçoive qu'on ne m'avait pas demandé de témoigner.

Le Rwanda ? On n'en a pas parlé. Il y a des gens qui ont accepté et qui ont milité pour une intervention des Nations-Unies. C'était trop tard, on était au mois d'août. Ceux-là je ne les soupçonne pas une seconde. Je ne soupçonne d'ailleurs personne d'être bout-au-feu ou bout-à-la-machette. Mais j'aurais aimé que mon pays, qui par ailleurs avait sur l'humanitaire un regard particulier, s'en préoccupe. Et on continue à ne pas avoir assez d'ouverture ou de sentiment, de compassion, pour en parler maintenant."

Nous n'avons pas tué nous-mêmes, mais nous avons été, par notre faute politique, du fait de ne pas avoir su voir, du côté de ceux qui tuaient.

Vous-même, vous vous étiez rendu sur place à l'époque. N'avez-vous pas alerté sur la situation ?

"J'ai parlé. Personne ne voulait m'écouter. Raconter que les enfants poursuivent avec des machettes leurs voisins de classe, jusqu'à les couper en morceaux, c'est difficile à croire. J'étais là en avril. Le président Kagame, qui était général à l'époque, m'a demandé de faire sortir les enfants des orphelinats, parce qu'ils risquaient de mourir. J'y suis allé pour ça, j'y suis resté plusieurs semaines. J'ai même été demander, avec le président Mitterrand qui faisait ce voyage en Afrique du Sud, à Nelson Mandela d'intervenir pour essayer d'arrêter le massacre. Ça n'a pas beaucoup marché.

Nous avions des rapports, on aurait pu s'en apercevoir plus tôt. Il y avait des signes qui devaient nous faire accélérer le mouvement. Malheureusement, tout le monde s'en foutait, et pas seulement en France. Le président Clinton n'a même pas fait une réunion de cabinet sur le Rwanda. Tout le monde pensait que c'était 'un combat comme il y en a en Afrique'.

Notre pays se donne la réputation de 'pays des droits de l'Homme', réputation parfois usurpée. Je n'ai pas dit que la France avait participé au génocide : j'ai toujours dit que c'était une faute politique majeure. Ça n'était rien d'autre, et c'est déjà assez quand il s'agit de génocide. Nous n'avons pas tué nous-mêmes, mais nous avons été, par notre faute politique, du fait de ne pas avoir su voir, du côté de ceux qui tuaient."

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