Le pire ennemi de Boris Johnson, c’est probablement lui-même. L'ex-maire de Londres vient d'être élu ce mardi par le parti conservateur en remplacement de Theresa May au poste de Premier ministre britannique. Le personnage est sulfureux mais charismatique.

Boris Johnson obtiendra les clés de Downing Street mercredi après-midi, après une visite à la reine Elizabeth II.
Boris Johnson obtiendra les clés de Downing Street mercredi après-midi, après une visite à la reine Elizabeth II. © AFP / Niklas HALLE'N

À l’image de la couverture de "The Economist", qui représente le candidat à Downing Street avec la moitié de la figure peinturlurée en clown, et l’autre le visage sévère, le candidat à la succession de Theresa May est imprévisible et oscille en permanence entre coups de génie, mensonges et bourdes diplomatiques. Parfois à ses dépens.

Il a ainsi échappé de justesse à un procès, grâce à un vice de procédure : Boris Johnson n’aura donc pas de comptes à rendre sur ses anciennes promesses de campagne, et les "380 millions [d'euros] par semaine" qu’il promettait, en 2016, de faire économiser aux Britanniques, pour les convaincre de quitter l’Union Européenne.

Mais c’est loin d’être le seul arrangement que l’ancien journaliste a pris avec la réalité. C’est une citation fabriquée, inventée de toutes pièces, qui lui coûte son premier emploi au journal The Times. Licencié, il rejoint en 1989 le bureau du Daily Telegraph à Bruxelles, et exploite son imagination pour dépeindre aux lecteurs du quotidien de droite une administration européenne absurde : il invente une "force de police de la banane", chargée de surveiller la courbure des fruits exotiques, des spécialistes chargés d’interdire les chips "cocktail de crevette", et il fustige la normalisation européenne des préservatifs.

Une décennie plus tard, revenu en Angleterre, Boris Johnson se fait engager par le magazine "The Spectator" comme rédacteur en chef, en promettant à son propriétaire, Conran Black, qu’il ne profitera pas de sa position pour se lancer dans une carrière politique. Deux ans plus tard, il est candidat au poste de député de la circonscription de Henley, dans l’Oxfordshire.

Boris Johnson est "polyvalent" : journaliste avant d'entrer en politique, ses détracteurs le prennent pour un clown
Boris Johnson est "polyvalent" : journaliste avant d'entrer en politique, ses détracteurs le prennent pour un clown © AFP / Tolga Akmen

Affaires extra-conjugales

Ses deux autres licenciements sont liés à une aventure extra-conjugale. Vice-président du Parti conservateur, il est en 2003 également chargé des arts de la scène. Mais il perd ses deux postes, limogé pour avoir menti sur sa liaison avec Petronella Wyatt, l’une des chroniqueuses du Spectator. C’est d’ailleurs l’un des aspects de sa vie sur lequel ses détracteurs insistent aujourd’hui : Boris Johnson a eu au moins cinq aventures extra-conjugales connues, il a divorcé deux fois, et deux de ses maîtresses sont tombées enceintes.

En septembre dernier, Marina Wheeler, sa dernière femme, a demandé le divorce, lorsque sa liaison avec Carrie Symonds a été révélée dans la presse. Fille d’un journaliste de la BBC et d’une avocate, attachée de presse de longue date du Parti conservateur, puis directrice de la communication, elle a notamment orchestré la campagne de réélection de Boris Johnson à la mairie de Londres en 2012. C’est elle, aussi, qui a trainé "Bojo" chez une nutritionniste, discipliné sa coiffure ébouriffée, et changé sa garde-robe pour lui donner ces derniers mois une image plus sérieuse sur les plateaux de télévision. Il assure lui-même avoir mis fin aux "orgies de fromage et de chorizo".

Depuis qu'il fait de la politique, Boris Johnson tente de discipliner ses cheveux
Depuis qu'il fait de la politique, Boris Johnson tente de discipliner ses cheveux © AFP / Paul Ellis

Deux faces

Côté discours, l’ancien porte-voix (de stentor) de la campagne pour la sortie de l’Union européenne n’a pas changé d’un iota : il continue de promettre une sortie rapide de l’Union européenne : "Nous partirons à la date promise", autrement dit, le 31 octobre prochain. Quitte à risquer un "No Deal", une sortie sans accord, et un chaos économique.

Mais dans le même temps, Boris Johnson multiplie les appels du pied en direction des grands patrons britanniques. Il leur promet des réductions d’impôts, une productivité en hausse, le déploiement de la fibre et du très haut débit, avec une accélération des dépenses dans le domaine de l’éducation. L’ancien maire de Londres assure qu’il veut "mettre le turbo" dans le domaine économique, "sur le modèle de ce qui a marché dans la capitale".

De fait, ses deux mandats de maire dans la capitale ont laissé une impression positive pour beaucoup de Londoniens, qui se souviennent du retour des bus à l'impériale, des Jeux Olympiques de 2012, et du développement des quartiers périphériques. Ils continuent aussi d’appeler les vélos en libre service les "Boris bikes", alors même que le programme avait été lancé avant son arrivée à l’Hôtel de Ville. 

D’Eton à Downing Street

Boris Johnson n’est pas un nouveau venu dans les cercles conservateurs, et cultive la proximité avec les anciennes familles de la haute aristocratie anglaise. Son arbre généalogique remonte au roi George II, son arrière grand-père paternel a été ministre de l’Intérieur ottoman au début du vingtième siècle. Mais le chantre de l’euroscepticisme est aussi –ironie de l’histoire- le fils d’un député européen, qui a fait ses études a l’École européenne de Bruxelles, avant d’étudier à Eton, puis à Oxford, avec David Cameron, l’ancien Premier ministre, dont il est d’ailleurs le cousin éloigné.

Président de l’organisation étudiante Oxford Union, il maîtrise déjà ce mélange d’éloquence et de maladresse calculée qui fait sa marque de fabrique. Dans son livre "Boris, les aventures de Boris Johnson", Andrew Gimson, l’un de ses anciens collègues lui reconnait une qualité rare, celle de remonter le moral des gens. "Alors que de nombreux politiciens cherchent à améliorer la société", écrit-il, "le credo de Boris, c’est que l’humanité est imparfaite, et particulièrement en ce qui le concerne lui".

D'après Andrew Gimson, l’un de ses anciens collègues, BoJo possède une qualité rare, celle de remonter le moral des gens.
D'après Andrew Gimson, l’un de ses anciens collègues, BoJo possède une qualité rare, celle de remonter le moral des gens. © AFP / Oli Scarff

Parmi les meilleures citations de l’homme politique le plus facilement identifiable d’Angleterre (grâce à ses manières et sa tignasse blonde), la plus savoureuse reste la phrase dans laquelle il explique que la probabilité qu’il devienne Premier ministre est "à peine plus haute que d’être décapité par un freesbee, rendu aveugle par un bouchon de champagne, ou réincarné en olive".

C’est un bateleur qui ne s’embarrasse qu’à l’occasion des convenances, et peut, facilement déraper, comme lorsqu’il s’attaque à l’ancien Premier ministre Tony Blair. "C’ est un mélange", dit-il, "entre Harry Houdini et un petit cochon grillé. Essayez de l’attraper et il vous glisse entre les doigts, comme si vous essayiez d’accrocher de la jelly [NDLR ce dessert en gelée colorée] sur un mur."

"Très gros cochon d’Inde" et poème colonial

Au Panthéon de ses gaffes, il y a cette erreur diplomatique commise en Birmanie. Nous sommes au mois de septembre 2017. Reçu dans le temple le plus sacré du pays, et invité à sonner une cloche de 450 kilos, Boris Johnson, à l’époque ministre des Affaires étrangères, commence par comparer la statue de l’une des divinités à un "très gros cochon d'Inde", avant de se mettre à réciter -en public- un poème colonial qui décrit le chagrin d’une jeune fille lors du départ des soldats britanniques. Le tout, enregistré et filmé. À côté de lui, l’ambassadeur britannique tente désespérément de l’empêcher de continuer. "Vous êtes face à un micro", dit-il. "Ce n’est probablement pas une bonne idée". "Quoi, la route vers Mandalay ?" répond Johnson. "Pas approprié", reprend le diplomate.

C’est ce même sens de l’à-propos douteux qui le conduit, à Bristol, à évoquer les exportations de whisky vers l’Inde, jusqu’à ce que l’un des fidèles l’apostrophe : "Comment osez-vous parler d’alcool dans un temple ?" Il y a aussi cette intervention hasardeuse, lorsqu’en 2016 il parle du continent Africain comme d’un "pays" où l’espérance de vie augmente. Ou lorsqu’il compare François Hollande, à l’époque président de la République française, à un officier SS qui cherche à punir "ceux qui cherchent à fuir" l’Union européenne.

Plus grave, l’ancien ministre est contraint de s’excuser, après ses déclarations autour de la situation d’une Britannique emprisonnée en Iran. Lors d’une audition devant un comité spécial, il affirme que Nazanin Zaghari-Ratcliffe est partie sur place pour former des journalistes dans la région. En réponse, les magistrats iraniens déclarent dans la foulée que la peine de la jeune femme est susceptible d’être doublée. 

Boris Johnson, alors ministre des affaires étrangères, promène son élégance sur la place rouge en décembre 2017
Boris Johnson, alors ministre des affaires étrangères, promène son élégance sur la place rouge en décembre 2017 © AFP / Stefan Rousseau

Boris assume toujours

Au chapitre du mauvais goût, enfin, cette phrase prononcée lors de la conférence du Parti conservateur, en octobre 2017, dans laquelle il explique que la ville libyenne de Syrte va avoir un avenir radieux comme station hôtelière de luxe, une fois qu’on aura "fait disparaître les cadavres".

Mais quelle que soit l’ampleur de ses dérapages, de ses bourdes ou de ses gaffes, Boris Johnson assume. Et il en fait même un argument de campagne : "Les gens s’éloignent des hommes politiques parce que nous prenons trop de précautions dans nos tournures de phrases",  lance-t-il aux journalistes qui lui demandent s’il regrette d’avoir comparé, dans l’une de ses chroniques du Daily Telegraph (qui lui rapportent environ 300 000 euros par an), les femmes voilées à des "boîtes aux lettres" et à des "braqueurs de banque"…

Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.