Après le meurtre du journaliste saoudien Jamal Khashoggi, l’Allemagne a annoncé qu'elle cessait ses ventes d'armes à l'Arabie Saoudite. De son côté l’Élysée a indiqué ne prendre "aucune décision hâtive" en la matière. La chercheuse Camille Lons, analyse pour France Inter les rapports économiques entre Ryad et Paris.

L'Arabie saoudite est le deuxième client de la France en matière d'armement.
L'Arabie saoudite est le deuxième client de la France en matière d'armement. © AFP / YOAN VALAT

Camille Lons est spécialiste du Golfe persique et coordinatrice du programme moyen-orient de l'ECFR (Conseil Européen des Relations internationales). 

L’Allemagne et la France vendent des armes à l'Arabie Saoudite, mais qui est le plus gros vendeur des deux ?

Camille Lons : "L'Allemagne est un exportateur moins important que la France. L'Arabie saoudite est le deuxième client de la France en matière d'armement. Cela représente environ 12 milliards d'euros de ventes d'armes ces 10 dernières années. La France est le troisième plus gros vendeur d'armes dans le monde après les États-Unis et le Royaume-Uni.

Les Allemands construisent des composants d'armement qui sont ensuite utilisés pour du matériel d'autres pays vendus à l'Arabie saoudite. Si l'Allemagne refuse de vendre ces composants, il faudra voir en quoi cela affecte les exportations françaises ou anglaises. En ce moment, c'est cette question des armes co-fabriquées qui est en train de se discuter à l'échelle européenne.

Par exemple, que va-t-il se passer s’agissant d'Eurofighter, des avions de chasse britannique, qui ont été vendus à l'Arabie Saoudite ? L'Allemagne fabrique une grande partie des ces avions. Ça pose un vrai problème puisque les Anglais ne savent pas s'ils pourront honorer ces livraisons."

Pourquoi Emmanuel Macron n'a pas souhaité répondre sur l'arrêt de ventes d'armes à l'Arabie Saoudite ?

"La situation est délicate pour la France en ce moment. La France refuse de prendre les mesures que l’Allemagne a prises. Il y a ces questions d'armement mais, au-delà de la question économique, se pose la question politique. Ce n'est pas seulement vendre des armes, c'est aussi se positionner stratégiquement dans la région. Arrêter la vente d'armes du jour au lendemain, cela a des conséquence sur les investissements dans le pays et sur les partenariats stratégiques... Étant donné toutes les conséquences d'une telle décision, la France aura du mal à arrêter de vendre des armes à l'Arabie Saoudite du jour au lendemain. Il ne s'agit pas que de gros sous."

Quelles sont les échanges économiques actuels entre la France et l’Arabie saoudite ?

"L'Arabie Saoudite représente 1% des exportations françaises, donc ce n'est pas tellement une question économique. Le plan de Mohammed Ben Salmane, "Vision 2030", a pour objectif de diversifier l'économie du pays et de ne plus la faire reposer uniquement sur le pétrole. Cela impliquait l'arrivée d’investisseurs et représentait donc des opportunités pour des entreprises françaises dans le domaine des infrastructures, notamment les transports, le métro ou dans le domaine de l'agro-alimentaire. Pour le moment, le plan saoudien est assez décevant."

Emmanuel Macron a-t-il fait le pari de l'Arabie Saoudite dans la région ?

"Le président français a tenté d'afficher une politique de l'équilibre dans la région en maintenant le dialogue autant que possible avec l'Iran, qui est l'ennemi numéro un des Saoudiens en ce moment. Il a tenté aussi de maintenir de bonnes relations avec le Qatar, depuis sa mise au ban par les Saoudiens. Dans le même temps, l’Arabie Saoudite reste un partenaire important, Emmanuel Macron a fait plusieurs voyages dans la région, il a joué les médiateurs entre Saoudiens et Libanais par exemple..."

Si l'Arabie Saoudite est effectivement sanctionnée économiquement, le pays peut-il se "venger" sur le prix du baril de pétrole ?

"Les cours du prix du pétrole sont effectivement un outil politique. L'Arabie Saoudite pourrait jouer sur le prix du pétrole en cas de sanctions, notamment américaines. Pour l'instant, il y a peu de chance que cela se produise. Le ministre de l'Énergie saoudien a eu au contraire des propos très rassurants sur le sujet. Le pays n'a pas intérêt à agir ainsi, cela provoquerait des problèmes avec la Chine et la Russie. L’Arabie saoudite n'a pas besoin de compliquer ses relations avec ces grandes puissances en ce moment."

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