Dans son livre, "Au pays des disparus" à paraître chez Fayard le 10 avril, Taina Tervonen, écrit l’histoire des hommes et des femmes, qu’elle refuse d’appeler migrants, dont les corps ont fini échoués sur les plages d’Europe.

En 2015,  3673 personnes sont mortes en Méditerranée, selon les chiffres de l'OIM, (l'organisation mondiale des migrations).
En 2015, 3673 personnes sont mortes en Méditerranée, selon les chiffres de l'OIM, (l'organisation mondiale des migrations). © AFP / Matthew Mirabelli

Tout a été dit sur les migrants. Leur nombre, "l'afflux", notre incapacité à les recevoir, les risques qu'ils feraient peser sur l'UE... Mais finalement, outre les images de cadavres échoués sur les plages européennes, que sait-on de celui ou celle qui a risqué sa vie pour venir chez nous ?

"La première règle que je me suis fixée était de ne jamais écrire le mot 'migrant'"

Dans "Au pays des disparus", Taina Tervonen parle d'Ousmane, Issa, Mahlmadou, Cheihkh, Dalanda. Les morts et les vivants, la journaliste leur donne un nom, une identité, une histoire. "On en fait des chiffres mais derrière ces chiffres, il y a des corps, des personnes et des trajectoires avant d'arriver au fond de la mer. Je voulais transformer ces chiffres en individus et la première règle que je me suis fixée était de ne jamais écrire le mot 'migrant'.", raconte-t-elle à France Inter.

Quand Taina Tervonen décide de mener l'enquête sur ces "perdus en mer", pour le site les jours puis pour ce livre, elle part du principe que nous, Européens, portons en partie la responsabilité de ces morts : "Compter les morts, c'est le rôle que moi je me suis donné dans cette enquête. Ce sont aussi nos morts à nous. Quand on retrouve leurs corps, on les retrouve souvent du côté européen de la Méditerranée. Ce sont des Européens qui doivent s'en occuper, les compter, leur trouver une place dans un cimetière, les autopsier, donc ce sont aussi nos morts."

15 avril 2015, le "chalutier bleu" échoue au large de l’Italie

Car les morts ont une histoire. Le 15 avril 2015, un bateau, le "chalutier bleu" échoue au large de l’Italie. Ce vieux bateau, tout juste bon pour la casse, est parti de Libye chargé de 800 personnes pour rejoindre l'Italie. Seules 28 personnes ont échappé à la mort. Tous les autres se sont noyés.

Le ministre de l'Intérieur italien de l'époque, Matteo Renzi fait à l'époque ce qu'aucun autre responsable politique n'a fait depuis : il demande à ce que l'épave soit sortie de l'eau et à ce que les corps soient identifiés. Un travail titanesque. Des centaines de cadavres sont repêchés. Parmi ces cadavres, faute de nom, l'un est désigné par le code PM390047.

La journaliste, qui suit depuis plusieurs années cette question des migrants, décide de partir à sa recherche. Elle ne sait pas grand-chose de lui. À la morgue, dans le petit sachet qui contient ses maigres effets, on trouve un téléphone jaune fluo et une carte Sim... Son cadavre est peut-être celui d'un jeune homme d’Afrique de l'Ouest. La journaliste décide de prendre la route à l'envers en suivant le même itinéraire que ces jeunes, et sa première étape sera l'Italie.

Un mois après le naufrage, la journaliste se rend en Sicile afin de rencontrer ceux qui vont sortir et autopsier les cadavres. Cristina Cattaneo et son équipe sont chargés "d'ouvrir chaque sac mortuaire et d'en examiner le contenu pour déterminer s'il provient d’une ou de plusieurs victimes", comme l'explique Taina dans son livre.

Parmi les passagers, ils évoquent de nombreux Sénégalais

Ce travail sera long et fastidieux mais il est primordial car, comme l'explique la médecin légiste italienne : "Beaucoup pensent que personne ne cherche les corps des migrants. Mais ce n'est pas vrai."

Rapidement, les 28 survivants du "chalutier bleu" donnent des informations sur les morts. Parmi les passagers, ils évoquent de nombreux Sénégalais.

Sur sa route pour l'Afrique, après avoir quitté l'Italie, elle fait étape en Grèce en décembre 2017. Sur l’île de Lesbos où, certains jours au cours de l'été 2015, plus de 6000 personnes débarquaient sur les plages de l’île. C'est ici qu'elle rencontre Statos Valamios, un pêcheur grec qui raconte : 

"Le plus dur c'est quand tu n'arrives pas à sauver tout le monde. Quand tu plonges pour en sortir un de l'eau, mais que tu voies qu'à côté un autre se noie."

Dans le cimetière de Lesbos, elle s'entretient aussi avec Mustafa Dawa. Il lave les morts, les enveloppe et les pose dans un cercueil. Cet Égyptien est arrivé en Grèce pour faire des études. En 2015, il a commencé par donner un coup de mains aux bénévoles qui s'occupent des migrants. Il n'est finalement jamais reparti.

"Tant que cette violence n'a pas lieu sur nos territoires, on peut faire comme si elle n'existait pas"

Après la Grèce, Taina Tervonen part pour l'Afrique. Elle passe plusieurs semaines au Niger où les passagers morts du chalutier bleu avaient fait étape. La journaliste enquête à Agadez, plaque tournante du trafic de migrants. Elle découvre au passage que ce sont les milices libyennes qui tiennent désormais ce marché du transport des migrants du Niger jusqu'en Libye, d'où ils espèrent embarquer vers les cotes européennes.

"Les décisions récentes de l'Italie ou de l'UE d'arrêter les patrouilles maritimes conduisent à délocaliser la violence qu'on ne veut pas faire assumer par nos États européens. Tant que cette violence n'a pas lieu sur nos territoires, on peut faire comme si elle n'existait pas ou on peut faire comme si elle était la responsabilité d'un État tiers. La violence que subissent les migrants en Libye est connue. Mais l'UE est incapable d'assumer ce que produit sa politique migratoire", estime Taina Tervonen.

Au Sénégal, rongées par l'angoisse, des familles attendent des nouvelles de leur disparus. Depuis 2013, le CICR, (Comité international de la Croix rouge) a lancé un site web Tracetheface qui permet aux familles de chercher des proches disparus sur le chemin de l'exil.

Parmi les hommes morts lors du naufrage du 18 avril 2015, Taina Tervonen sait que beaucoup sont sénégalais. Cela fait des décennies que des Sénégalais tentent d'émigrer vers la France. Mais auparavant, ils économisaient et prenaient un billet d’avion, et pas cette route par terre et mer qui induit de payer de fortes sommes d'argent pour rejoindre l'Europe.

Quand on ne le paye pas de sa vie : dans les villages sénégalais de Kothiary et de Missirah, à plus de 400 kilomètres de Dakar, les familles pleurent encore leurs morts.

C'est donc là-bas que se rend Taina Tervonen, sa dernière étape et sans doute la plus difficile. À Kothiary, où vivent 3000 personnes, six jeunes sont morts au cours de différents naufrages ces dernières années en Méditerranée, d'après les informations qui ont pu être recoupées.

Mamadou Seydou n’avait que 18 ans. L'avant-dernier de la fratrie a été choisi par la famille, qui s'est cotisée pour faire partir en Europe ce jeune homme vigoureux, comme l'explique son père à la journaliste. Sa mère est là aussi silencieuse dans un premier temps, puis elle parle à son tour. Elle raconte que plusieurs mois après le naufrage, un jeune d'un village voisin revenu de Libye est venu la voir, à son retour au Sénégal. Il lui a simplement donné un bracelet. Il appartenait à Mamadou. Le jeune homme l'avait confié avant d'embarquer sur le "chalutier bleu". 

"J'ai pleuré, dit la mère, et j'ai donné le bracelet à mon plus jeune fils."

Dans un autre village, à quelques kilomètres, les villageois racontent à la journaliste l’histoire de ces trois copains, Papa Bouron, Vieux Camara et Vieux Sylla. Ils avaient 18 et 20 ans. Ils sont partis sans rien dire à personne pour tenter l'aventure. Aucun n'est revenu. Les trois amis ont posté une photo sur Facebook, juste avant d'embarquer sur le "chalutier bleu". Sur le cliché, ils sourient, font le V de la victoire. Bintouning, la mère de Vieux Sylla, n'a pourtant pas perdu espoir, parce que l'on n'a toujours pas identifié le corps de son fils. "Peut-être que Vieux est en prison en Libye", espère-t-elle malgré tout.

"Une mère m'a dit comment faire une prière aux morts quand on n'a pas de corps devant nous"

La journaliste Taina Tervonen, auteure de "Au pays des disparus".
La journaliste Taina Tervonen, auteure de "Au pays des disparus". / Vincent Capman

"Chez tous les proches des disparus, on retrouve cette difficulté à accepter la mort sans quelle soit matérialisée. Je me suis retrouvée au Sénégal face à des familles qui avaient procédé à un enterrement. Enfin, le mot enterrement n'est pas le bon mot : ils avaient procédé à des funérailles. Mais en prononçant deux prières, une au cas où la personne est décédée et l'autre dans le cas ou elle est encore vivante. Une mère m'a dit comment faire une prière aux morts quand on n'a pas de corps devant nous", se remémore Taina Tervonen. 

La tristesse de ces familles devient alors tout à fait concrète pour le lecteur, bien obligé de comprendre que les décisions prises par nous autres Européens ont des conséquences dramatiques de ce côté-ci du monde. Nos chiffres, nos lois et nos fantasmes sur cette question des migrations fabriquent aussi des morts. Nos morts, dont Taina Tervonen raconte enfin l'histoire.

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