La Corée du Sud continue de maintenir l’épidémie sous contrôle, avec des mesures beaucoup moins coercitives que celles de son voisin chinois. Derrière les fantasmes d’un modèle parfois présenté comme inapplicable en Europe, les détails d’une stratégie qui pourrait permettre à la France de sortir du confinement.

Le président sud-coréen Moon Jae-in dans les locaux d'une entreprise fabriquant des kits de dépistage
Le président sud-coréen Moon Jae-in dans les locaux d'une entreprise fabriquant des kits de dépistage © AFP / Yonhap

C’est un son strident devenu trop familier et qui fait sonner à l’unisson tous les smartphones de quartiers entiers, plusieurs fois par jour : celui des alertes Covid-19 envoyées par les autorités pour prévenir les résidents d’une zone qu’une personne infectée s’est rendue dans leur voisinage.

D’un clic sur son écran, il est alors possible d’afficher l’itinéraire minutieusement détaillé du patient, à la minute près : par quels restaurants, cafés, magasins, bus – et à quelle heure - est passé le porteur du virus. Sont aussi indiqués son âge et son sexe, et s’il portait un masque.

Un stratégie de traçage et de tests massifs

Tous ceux qui ont côtoyé une personne infectée, ainsi informés, peuvent se faire tester immédiatement et se placer en quarantaine si nécessaire (les centres de dépistage sont ouverts à tous sans ordonnance). Cette stratégie de traçage et de tests massifs permet d’éteindre les foyers de contaminations avant qu'ils n'explosent. Elle a permis à la Corée du Sud de ne pas imposer de confinement total à sa population : même l’épicentre local de la maladie, la ville de Daegu (2,5 millions d’habitants), n’a jamais été mis sous cloche.

Ces efforts minutieux de traçage, élaborés pour chacune des 9 887 personnes infectées détectées, sont strictement encadrés par la loi : les données de géolocalisation du téléphone des patients sont transmises directement par les opérateurs téléphoniques au Centre de contrôle et prévention des maladies, qui gère la crise ; elles sont stockées sur des serveurs extérieurs à l'État et doivent être détruites une fois l’épidémie terminée.

Depuis le 26 mars, un système automatisé, similaire à celui instauré par Taïwan, a été mis en place pour accélérer ce traçage. Il permet d’assembler et de traiter très rapidement les données de 27 organisations publiques et privées : opérateurs téléphoniques, police et compagnies de cartes de crédit (utiles pour déterminer où le patient a fait des achats). La loi coréenne n’autorise le Ministère de la Santé à exiger ces informations qu’en cas de crise sanitaire majeure. 

Quelques ratés au démarrage

Les premiers jours, ce système a connu des ratés. Les données publiées n’étaient pas assez anonymisées et permettaient d’identifier certains patients – des personnes présentant des itinéraires étrangement similaires se sont par exemple vues accusées d’adultère. Le 9 mars, le directrice de la Commission nationale des droits de l’homme regrettait "une divulgation excessive d’informations privées", qui pourrait dissuader les malades de se faire tester. Des efforts ont été faits pour rectifier le tir et mieux protéger l’anonymat des personnes infectées.

Quant aux étrangers et Coréens venus de l’extérieur, ils doivent télécharger à leur arrivée à l’aéroport une application qui permet aux autorités de vérifier qu’ils respectent bien leur quarantaine – une quarantaine de deux semaines est en effet imposée à tout voyageur, qu’il soit testé positif ou pas. 

Faut-il voir dans cette stratégie sud-coréenne une forme de "cyber-dictature", comme on l’entend parfois ? La Corée a-t-elle vraiment "un système extrêmement coercitif" qui ne pourrait pas être appliqué en Europe, comme l’affirmait Denis Malvy, infectiologue et membre du comité scientifique qui conseille le gouvernement français ?

L'adhésion de la population sud-coréenne

En Corée du Sud, ces mesures soulèvent peu d’objection. Les Sud-Coréens ne sont pourtant pas moins attachés aux idéaux de liberté et de protection de la vie privée que les Européens. Mais face à l’urgence et à la gravité de la situation, ils voient en ce système de traçage systématique un compromis temporaire, encadré par la loi, qui permet à la vie de continuer.

Cette stratégie est aussi une réponse aux ratés de la gestion de la crise du coronavirus MERS en 2015 : le gouvernement avait alors cherché à cacher quels hôpitaux hébergeaient des malades, ce qui avait provoqué panique et fausses rumeurs sur les réseaux sociaux. Cette fois, le pouvoir a donc choisi la transparence.

Ce coup de semonce du MERS en 2015 explique aussi l’état très avancé de préparation des autorités et des acteurs industriels - l’une des clés du succès sud-coréen face au virus. Dès le 15 janvier 2020, après l’annonce des premiers cas en Chine, le PDG de Seegene, une société pharmaceutique coréenne, décidait de développer en urgence des kits de dépistages. Tests homologués par les autorités en une semaine, au lieu des 18 mois habituels. 

Aujourd’hui, cinq firmes pharmaceutiques coréennes produisent l’équivalent de 135.000 tests par jour et exportent la majorité de leur production. 

Ces stratégies semblent avoir permis de dompter l’épidémie : la Corée du Sud compte une centaine de nouvelles contaminations par jour depuis trois semaines (165 morts au total). Magasins et restaurants restent ouverts. Un peu d’insouciance revient : le weekend dernier, de nombreux Séouliens se sont rendus dans les parcs de la capitale admirer les premiers bourgeons. 

Mais le combat est loin d’être terminé. Écoles, universités, salles de sport, et églises restent fermés. Dans les rues, la plupart des passants continuent de porter un masque, considéré comme indispensable pour se protéger, comme pour protéger les autres, si on est un porteur sain du virus.

Le gouvernement redoute que la population ne baisse la garde et craint une deuxième vague. Mardi, il a annoncé qu’il renonçait à rouvrir les écoles le 6 avril comme prévu : la rentrée se fera en ligne. Mais pour le moment, les élections législatives prévues le 15 avril sont maintenues.

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