Chercheuse en santé publique et sciences politiques à l’université du Michigan, la Française Sarah Rozenblum pointe la faiblesse de la réponse américaine à la propagation du Covid-19. Malgré les milliards de dollars alloués, il est peu probable que les États-Unis échappent à la pandémie.

Medstar St. Mary's Hospital, dans le Maryland, le 17 mars. L’établissement est l’un des premiers à proposer le test Covid-19 dans le secteur de Washington DC.
Medstar St. Mary's Hospital, dans le Maryland, le 17 mars. L’établissement est l’un des premiers à proposer le test Covid-19 dans le secteur de Washington DC. © AFP / Win McNamee/Getty

Sarah Rozenblum est chercheuse en santé publique et sciences politiques à l’université du Michigan, aux États-Unis. Face à la poussée du Covid-19 sur le territoire américain, elle revient sur la réponse des autorités, inappropriée, dispersée et tardive, dans un pays où "le système de santé ne garantit pas à l'ensemble des citoyens, des résidents permanents et des personnes en situation régulière une assurance maladie". Un système de santé par ailleurs, estime la scientifique, inadapté aux enjeux posés par le coronavirus. 

FRANCE INTER : Avez-vous l’impression que l’administration Trump a fini par mesurer l’importance de cette crise sanitaire, et a changé de ton et de discours ? 

Sarah Rozenblum : Oui, tout à fait. Il est vrai que, au début de la crise, le président Trump a minimisé l'ampleur et la gravité de cette épidémie. À présent, je pense qu'il a pris conscience de la gravité de ce qui se passe.

La semaine dernière, la stratégie du gouvernement américain pour lutter contre l'épidémie était strictement économique.

La priorité du président Trump, c'était de minimiser les effets du coronavirus sur l'économie américaine. Parce que, jusque-là, cette économie se portait bien. Il voulait en faire l'un des principaux outils de sa réélection en novembre 2020.

Donc, il a voulu principalement rassurer les marchés financiers, et il l'a fait avec une série de mesures, comme mardi 10 mars, en annonçant un allègement de charges et de taxes sur les salaires, et le lendemain, avec l'interdiction d'entrée sur le territoire américain des voyageurs en provenance d'Europe (ce qui, en terme de santé publique, n'avait pas grand sens. Parce que le virus, bien que sous-dépisté, était déjà présent sur le territoire américain).

Ces trois, quatre derniers jours, le ton de l'administration américaine a un peu changé, tout comme les mesures prises par le gouvernement fédéral et discutées au Congrès. Par exemple, vendredi le 13 mars, Donald Trump a déclaré l'état d'urgence, ce qui lui permet de débloquer 50 milliards de dollars sur l'ensemble du pays, qui vont être utilisés pour notamment renforcer les effectifs hospitaliers, augmenter la capacité d'accueil des hôpitaux, ce qui est l'une des priorités pour leur permettre d'absorber le choc qui s'annonce. 

C’est pour vous le signe d’une réponse sanitaire à la crise ? 

D’une certaine façon, mais la priorité du gouvernement reste quand même économique. Trump a annoncé le 13 mars un ensemble de partenariats avec le secteur privé pour, notamment, accélérer la production et la diffusion des tests de dépistage.

La Chambre des représentants et l'administration Trump sont parvenues le même jour à un accord sur un projet de loi visant à rendre les tests de dépistage gratuits pour tous. Ce qui est très important, parce que beaucoup de personnes mettaient en garde le Président contre la faiblesse du filet de protection sociale américain, qui n'était pas en mesure de faire face à la crise :

87 millions d'Américains sont peu ou mal assurés et ne peuvent pas payer les coûts des tests de dépistage.

Cette disposition législative, approuvée par la Chambre des représentants et examinée lundi 17 mars, est nécessaire et bienvenue. Mais elle ne comporte que des demi-mesures. Le texte prévoit d'instaurer en arrêt maladie d'urgence de 10 ou 15 jours. Mais il prévoit de très nombreuses exemptions et exceptions. La disposition ne va pas s'appliquer aux grandes entreprises comme McDonald, Walmart ou Amazon. Les entreprises de moins de 50 employés peuvent également s'y soustraire. Ce qui signifie que l'extension des congés maladie, qui est indispensable dans ce contexte et qui est prévue par le texte, ne s'appliquera pas à plusieurs millions d'employés, alors même que le droit de s'absenter du travail en cas de maladie, qui n’existe pas dans le droit fédéral américain, n'est reconnu que dans 11 États.

Le caractère fédéral des États-Unis complique la gestion d’une telle crise ? Qui décide ? Le gouvernement fédéral ou bien chacun des 50 États ?

Actuellement, le paysage est difficilement lisible du fait de l'hétérogénéité des mesures qui sont prises en compte d'un État à l'autre.

Ce qu'il faut savoir, c'est que, en matière de santé publique, les décisions se prennent souvent à l'échelon local ou à l'échelle de l'État.

Le CDC (Center for Disease Control and Prevention), l'agence fédérale qui est chargée de coordonner les efforts en matière de dépistage, de prévention et de lutte contre le virus, édicte un certain nombre de recommandations, de bonnes pratiques, mais ne peut pas imposer de mesures contraignantes à l'échelle d'une ville, d'un État ou d'un comté si elle n'est pas invitée à le faire par les autorités de cette collectivité.

C'est la raison pour laquelle on observe des réactions différentes d'un État à un autre. Ainsi, la ville de New York a décidé de fermer les établissements scolaires il y a peu tandis que, en Californie, le gouverneur laisse aux comtés le choix de maintenir ouverts leurs écoles.

Le système de santé américain est-il suffisamment fort pour faire face à une pandémie de ce type ?

À mon sens, le système de santé américain actuel et, par extension le filet de protection sociale, sont insuffisants pour permettre aux Américains de faire face à la crise.

C'est pour cela qu'un certain nombre de dispositions législatives sont votées en urgence : pour tenter de combler les lacunes et pour densifier un peu le maillage de protection sociale.

Il est très difficile de lutter contre une crise de cette envergure avec un système de santé qui ne garantit pas à l'ensemble des citoyens, des résidents permanents et des personnes en situation régulière une assurance maladie, qui ne garantit pas non plus le droit de prendre des congés maladie sans perdre ni emploi ni salaire.

Est-ce que vous faites le même constat sur le plan matériel et logistique ? Y a-t-il par exemple assez de soignants, de lits d’hôpitaux, de respirateurs artificiels pour une population de 330 millions d’habitants ?

La capacité du système de santé américain à absorber le choc est assez faible. Les États-Unis disposent de 90 000 places en réanimation, et 60 % de ces lits sont déjà occupés par différents types de patients pour différents types de pathologies.

Une étude récente de l'Université Johns Hopkins a montré que, en cas de contagion modérée, 200 000 patients devraient être admis en unité de soins intensifs.

Et en cas de contagion sévère, plus de 3 millions de patients devraient être admis à l'hôpital pour des soins en réanimation, ce qui excède largement les capacités d'accueil des établissements américains.

En termes d'appareils d'assistance respiratoire, je crois que les hôpitaux américains disposent de 160 000 unités. Il existerait des réserves fédérales de 20 000 appareils, mais c'est encore en deçà des besoins, selon les scénarios qui sont proposés par les chercheurs.

Mais il faut savoir que, comme en France, il y a aux États-Unis différents types d'établissements hospitaliers, qui n'ont pas tous les mêmes capacités d'absorption du choc. Par exemple, à New York, de grands groupes comme le Mount Sinai Health System, qui gère huit hôpitaux, peuvent revoir leur organisation interne pour augmenter leur capacité d'accueil. Mais d'autres établissements hospitaliers, assez nombreux aux États-Unis, sont beaucoup plus petits et n'ont pas cette même capacité à s'adapter à l'afflux potentiel de patients.

C'est la raison pour laquelle, actuellement, des solutions alternatives sont à l'étude. Par exemple, le maire de New York, malgré la présence de nombreux hôpitaux dans la ville, a envisagé ce week-end d'installer des centres de traitement temporaires sur les parkings. Et je sais que sur les campus universitaires, on envisage d'utiliser les dortoirs, qui sont vides parce que les étudiants sont rentrés chez eux, pour accueillir des patients convalescents qui présentent des symptômes modérés, qui ne sont pas en danger de mort. 

Pourquoi en est-on là aujourd’hui ? Du fait d’un désengagement des pouvoirs publics ou bien d’une contrainte structurelle ?

Je pense que c'est un peu des deux. C'est le résultat de plusieurs années de réduction du nombre de lits et des capacités d'accueil des hôpitaux et c'est lié à la diversité des types d'établissements hospitaliers.

Vous avez de grands hôpitaux universitaires qui ont une très bonne capacité d'accueil. Et de plus petits hôpitaux, qui sont présents dans les zones plus rurales, qui, eux, ne sont pas nécessairement bien dotés en unités de soins intensifs et en services de réanimation. 

Les États-Unis ont été soupçonnés d’avoir voulu acheter un vaccin à l’Allemagne, mais uniquement à destination du marché américain. Est-ce que l’administration Trump a suffisamment de moyens pour arriver à ses fins ? Ou assez de fonds disponibles pour financer le développement d’un éventuel vaccin ?

Le premier plan d'urgence, qui a été voté par le Sénat américain le 8 mars, proposait de débloquer 8 milliards de dollars, notamment pour intensifier la recherche pour mettre au point un vaccin. Je crois que le plan de 50 milliards qui est actuellement examiné par le Congrès prévoit également d'investir une partie de ses fonds pour accélérer le développement d’un traitement. Donc, effectivement, des ressources financières sont allouées à la recherche sur un vaccin.

Mais cette tentative de s'approprier [les recherches allemandes] rappelle le choix très contestable qu'a fait le CDC de ne pas utiliser les tests mis au point par l'Organisation mondiale de la santé (OMC), de concevoir leurs propres tests de dépistage, il y a un mois à peu près.

Ces tests, qui n'ont pas marché, ont considérablement retardé les premiers dépistages et ont compromis le début de la gestion de la crise, qui aurait pu être bien plus efficace.

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