La crise sanitaire en Italie est depuis de nombreux mois déjà une crise économique. L’argent arrive au compte-goutte dans les caisses des entreprises. Alors la mafia en profite pour combler ce vide. Elle va même jusqu’à racheter des commerces et, ainsi, infiltrer l’économie légale pour blanchir son argent.

La pandémie au Covid-19 a vidé des sites traditionnellement saturés, comme ici la fontaine de Trevi, à Rome. Et affaibli les commerçants, en mal de nouveaux financements.
La pandémie au Covid-19 a vidé des sites traditionnellement saturés, comme ici la fontaine de Trevi, à Rome. Et affaibli les commerçants, en mal de nouveaux financements. © AFP / Lorenzo Di Cola / NurPhoto

Il veut rester anonyme car la mafia ne le lâche pas.

En plein confinement, au mois d'avril, autorisé à rester ouvert car il vend des produits de première nécessité, Ignazio a tout de même perdu 80 % de son chiffre d'affaires. Un matin, deux hommes poussent la porte du magasin se souvient Ignazio : "J'étais à la caisse. Ces personnes sont entrées et m'ont demandé comment je m’en sortais."

En plein cœur de Rome entre le Colisée (dans le fond) et de l’autre côté de la rue le Quirinal, siège de la Présidence de la République, les mafieux n’hésitent pas à proposer directement aux commerçants de racheter leur magasins avec de l’argent sale
En plein cœur de Rome entre le Colisée (dans le fond) et de l’autre côté de la rue le Quirinal, siège de la Présidence de la République, les mafieux n’hésitent pas à proposer directement aux commerçants de racheter leur magasins avec de l’argent sale © Radio France / Bruce de Galzain

En pleine crise, la situation est difficile. Alors les deux hommes cherchent à comprendre si Ignazio est au bord du gouffre. "Vous faites comment pour vous en sortir ? Si vous voulez vendre, nous on peut acheter", lui lancent au bout de quelques secondes à peine les deux intrus. 

"Ils m'ont fait une proposition en cash de 20 000-30 000 euros."

"Mais un magasin qui vaut 200 000 euros – et même plus ! – ne peut pas être vendu 20 000 ou 30 000 euros. À chaque fois, on a dit non ! Mais ils ont insisté, ils sont revenus plusieurs fois", explique Ignazio.

Harcèlement

Et le commerçant n'a jamais lâché, même s'il manquait d'argent puisqu'il n'a touché de l'État que 600 euros depuis le début de la crise. S'il n'a pas lâché, c'est aussi parce qu'il y a dix ans, il est déjà tombé dans le piège de l’usure. Problème d'argent : un ami d'ami lui prête 10 000 euros puis un peu plus jusqu'à 30 000. Mais les taux d'intérêt deviennent délirants… Ignazio remboursera 240 000 euros au total. Chaque soir, il devait sortir 100 à 200 euros de sa caisse. C’est sa femme Maria qui va y a mettre fin.

"Il ne disait pas grand-chose parce qu'il voulait toujours me protéger, mais au bout d'un moment, je m'en suis rendu compte, explique Maria. Ce n'était pas possible qu'un homme vienne tous les soirs. Alors un soir – mon mari n'était pas là – l'homme m'a trouvé toute seule." Maria a alors pris son courage à deux mains et lui a dit : 

"À partir de ce soir, tu n'auras plus un sou, j'en ai marre ! J'ai crié "Basta", et je l'ai jeté dehors. Maintenant, c'est fini, j'appelle les carabiniers. Ils sont arrivés peu de temps après, mais l'homme s'est défendu devant tous les carabiniers. Il ne s'est pas enfui alors qu'il pouvait être poursuivi. Non ! Il est resté et il a même donné ses papiers."

Mais le lendemain, Maria s’est déplacée en personne pour aller porter plainte. Et depuis, Ignazio et Maria ne l’ont plus revu.

Ignazio et Maria (NDLR les prénoms ont été changés), derrière le comptoir de leur magasin, préfèrent rester anonymes pour éviter les représailles de la mafia.
Ignazio et Maria (NDLR les prénoms ont été changés), derrière le comptoir de leur magasin, préfèrent rester anonymes pour éviter les représailles de la mafia. © Radio France / Bruce de Galzain

Usure, extorsion et maintenant tentative de rachat illégal des commerces en plein centre-ville : derrière tout cela, il y a des mafias. Depuis vingt-cinq ans, un avocat, Luigi Ciatti, défend les commerçants. Il a créé l’association Ambulatorio Antisura di Roma, qui lutte contre le racket et l’usure. Cette année, juste avant le confinement, il a passé un accord avec la mairie d'un quartier de Rome, derrière la gare Termini, où il nous reçoit dans une salle à peine aménagée.

"La mafia cherche à acquérir des entreprises pour pouvoir recycler de l'argent, pour placer dans l'économie légale –  à la lumière du jour – les revenus des activités criminelles typiques des mafias comme le narcotrafic, l'extorsion, l'usure."

Ce n’est donc plus l’usure qui inquiète l’avocat mais bien la mainmise de la mafia sur des activités légales. "La vraie menace, c’est d’avoir toute une économie corrompue. Elle pourrait finir en quelques années et même quelques mois entre les mains des mafias, et ça, c'est un énorme problème, évidemment !" s’exclame Luigi Ciatti.

Et en ce moment, les mafias sont en train de gagner ce pari, selon lui, car lorsque l’État n’est pas là, les mafias prennent le relais. Alors que l’argent arrive au compte-goutte dans les caisses d’entreprises fragilisées par la crise, les mafias ont des sommes énormes à recycler et se transforment en banquiers.

L’association Ambulatorio Antiusura dispose d’une salle au rez-de-chaussée d’une mairie de quartier à Rome où Luigi Ciatti (au fond à droite) peut recevoir des commerçants harcelés par la mafia.
L’association Ambulatorio Antiusura dispose d’une salle au rez-de-chaussée d’une mairie de quartier à Rome où Luigi Ciatti (au fond à droite) peut recevoir des commerçants harcelés par la mafia. © Radio France / Bruce de Galzain

L’avocat Luigi Ciatti s’est associé à l’organisation patronale Confcommercio Roma pour réclamer la création d’un registre spécial pour les cessions d’activité dans ce moment si particulier. Ce registre permettrait de tracer l’argent de ces cessions, explique Romolo Guasco, le directeur de Confcommercio Roma : "Les autorités administratives, les préfectures, les forces de l’ordre doivent contrôler davantage ce qui se passe et en référer aux autorités politiques et judiciaires pour prendre les mesures qu’il faut !"

"Il est difficile d’évaluer le phénomène, mais nous estimons que 30 % des entreprises sont plus au moins harcelées par la criminalité, le racket, etc."

Opportunisme

Aujourd’hui, les mafias vont même jusqu’à baisser leurs taux d’usure pour appâter de nouveaux clients, avec moins de 10 % désormais pour des commerçants en difficulté. Les mafieux tentent ainsi de créer une sorte de consensus social, ils se substituent aux banquiers. Mais ce ne sont pas seulement les mafieux qui approchent les entrepreneurs et commerçants ; l’inverse se produit régulièrement, selon Fausto Lamparelli, directeur du Service central opérationnel, qui coordonne toutes les polices contre le crime organisé.

Fausto Lamparelli, directeur du Service Central Opérationnel, de son bureau dans le sud de Rome, il coordonne toutes les polices contre le crime organisé.
Fausto Lamparelli, directeur du Service Central Opérationnel, de son bureau dans le sud de Rome, il coordonne toutes les polices contre le crime organisé. © Radio France / Bruce de Galzain

"Nous avons déjà constaté que devant de telles quantité d’argent, des entrepreneurs sans scrupules en profitent. Ils n’ont pas hésité à faire affaire avec la criminalité organisée ! Il y a beaucoup d’enquêtes qui l’ont déjà démontré."

Depuis bien longtemps, les mafias s’implantent là où il y a l’argent. Elles ont donc franchi les frontières. Cosa Nostra n’est plus uniquement sicilienne, la Camorra ne sévit pas qu’à Naples et la ‘Ndrangheta vise bien plus loin que la Calabre. La ‘Ndrangheta est aujourd’hui la mafia la plus implantée. Très active en Lombardie, elle est la seule présente sur les cinq continents.

6 min

Écouter le reportage de Bruce de Galzain sur la Mafia qui profite de la crise du Covid

Par Un jour dans le Monde
Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.