Comme chaque année depuis 5 ans, l’ONG Care rend son rapport sur les crises humanitaires oubliées. Le continent africain continue d’être le théâtre de 6 crises sur 10 pointées par Care. Des crises qui passent sous les radars des médias. Questions à Philippe Lévêque, directeur général de Care France.

Une femme au Burundi, l'un des trois pays les plus pauvres du monde.
Une femme au Burundi, l'un des trois pays les plus pauvres du monde. © Irenee Nduwayezu/ONG Care

FRANCE INTER : Comment expliquez-vous ce désintérêt pour ces crises qui affectent pourtant des millions de personnes ? 

PHILIPPE LÉVÊQUE : "Il y a une lassitude du public et des médias, mais aussi des politiques. Si une crise intervient dans un pays qui n'a pas un intérêt géopolitique extrêmement important pour les grandes puissances, ou qui est aux marges du commerce international et de l'économie mondiale, alors les crises durent. Il y a peu d'aide internationale. Il y a peu d'engagements pour régler le conflit et peu de soutien s’il s’agit d’une situation de crise sanitaire ou liée au climat. C’est la cinquième fois que nous publions ce rapport. Nous établissons une liste des pays où au moins un million de personnes ont été touchées par une crise, que ce soit une crise dite naturelle liée à une catastrophe naturelle ou un conflit armé. Ça nous permet d'identifier 45 pays où au moins un million de personnes ont été concernées par une grande crise. Puis, nous nous basons sur une analyse des parutions dans les médias en ligne et sur le nombre de fois où ces pays et ces crises ont été cités, et cela dans cinq langues : en français, en anglais, en allemand, en espagnol et en arabe. Et de là, nous sortons le classement des crises qui ont été le moins reportées par les médias comme la Centrafrique, le Burundi, le Mali, Madagascar."     

Dans votre classement, vous parlez aussi du Malawi où il y a un taux de suicide en hausse, et une augmentation des grossesses chez les jeunes femmes. Quelles en sont les raisons ?  

"Au Malawi, il y a une agglomération de problématiques. C’est un pays qui est pauvre, où la natalité est extrêmement forte. Il y a une population jeune et fragile, sans grandes perspectives. C'est un pays qui, en 2019, a été frappé par un  terrible cyclone. Et d'autre part, dans ce pays, il y a de la sécheresse et on voit déjà un impact du dérèglement climatique. 

À tout cela, vous rajoutez la Covid-19. Je ne parle pas de l'impact sanitaire du coronavirus, qui est limité en Afrique par rapport à ce que nous connaissons dans nos pays. C'est une bonne chose. En revanche, l'impact économique est désastreux. La Covid par exemple peut amener des confinements, et à des situations de violences faites aux femmes. On le constate chez nous et on le voit dans les autres pays aussi. C'est ça qui amène le nombre de grossesses non désirées chez les très jeunes femmes et les jeunes filles. Quant au taux de suicide, hélas, il est la traduction dramatique de l'ensemble des causes que j'ai citées."

Au Guatemala, le rapport évoque les "drapeaux du désespoir". Pouvez-vous nous expliquer ? 

"Ce n'est pas une simple image ou une tournure de style. Les gens mettent vraiment devant leur maison un drapeau blanc. Quand ça a été imaginé, c'était pour signaler qu'il y avait un problème pour que les autorités communales repèrent les maisons. Mais maintenant, il y a des villages entiers qui hissent un grand drapeau blanc. C'est une réalité physique, ce drapeau témoigne du désespoir des gens. Là aussi, évidemment, c'est une conséquence de plusieurs facteurs : l'épidémie de Covid, et ses conséquences économiques, la pauvreté, la natalité, les gangs, la violence, les départs vers les États-Unis. 

Les médias ont rendu compte des cortèges de gens qui marchaient vers le Mexique. Et puis, le Guatemala est traversé par une grande zone extrêmement sèche qu'on appelle le corridor Secco, le corridor sec. C’est une zone de sécheresse importante traversée par différents phénomènes de montagne, de circulation des vents, des pluies, etc. Là aussi, les dérèglements climatiques se voient et se font sentir, et aggravent la pauvreté. Pour nous, le Guatemala est un sujet important, mais on en parle extrêmement peu. C'est le deuxième pays le moins suivi en terme d’articles publiés avec 542 articles seulement. À titre de comparaison, près de 40 000 articles sont parus en ligne sur la candidature du chanteur Kanye West à la présidence américaine et plus de 330 000 sur la PlayStation 5… "

Qu’attendez-vous de la parution de ce rapport ? 

"Nous espérons attirer l'attention des médias. Et ça marche parce qu'il y a un bon écho, chaque année. C'est extrêmement important parce qu'ensuite, on peut le relayer auprès des bailleurs de fonds ou des autorités locales. Il est clair que l'année 2021 verra un recul des progrès qui ont été faits ces dernières années à cause du coronavirus. Les Nations-Unies alertent sur le nombre de personnes qui auront besoin d'aide, sur les fonds qui ne sont pas disponibles, pourtant, ce sont des sommes très faibles par rapport à ce qui est engagé pour sauver nos économies. Les conséquences économiques, les conséquences sociales, les violences faites aux femmes ont été très fortes et continueront dans l'année 2021. Donc, il faut se préparer à une année vraiment difficile." 

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