La jeune démocratie est plongée dans une nouvelle crise politique, après la décision du président Kais Saied dimanche soir de geler les travaux du Parlement et de s'octroyer le pouvoir exécutif. Il rejette l'accusation de putsch, portée par des partis d'opposition qui contestent son interprétation de la Constitution.

Des affrontements ont éclaté devant le Parlement tunisien, à la suite des annonces du président Kaïs Saïed, s'octroyant le pouvoir exécutif.
Des affrontements ont éclaté devant le Parlement tunisien, à la suite des annonces du président Kaïs Saïed, s'octroyant le pouvoir exécutif. © AFP / Fethi Belaid

L'armée tunisienne s'est déployée ce lundi matin dans le palais gouvernemental à Tunis, selon plusieurs fonctionnaires qui disent ne pas être autorisés à entrer dans la bâtiment. Les militaires bloquent aussi l'entrée du Parlement, refusant de laisser le président de la chambre, Rached Ghannouchi, accéder au siège du pouvoir législatif, au lendemain des annonces du président Kaïs Saïed.

Dimanche soir, le chef de l'État a annoncé "le gel" des activités du Parlement pour 30 jours et le limogeage du chef du gouvernement Hichem Mechichi, s'octroyant le pouvoir exécutif qu'il exercera "avec l'aide d'un gouvernement dont le président sera désigné par le chef de l'État", a-t-il indiqué à l'issue d'une réunion d'urgence au Palais de Carthage avec des responsables des forces de sécurité. S'il n'a pas encore nommé un nouveau Premier ministre, Kaïs Saïed a déjà désigné un de ses alliés, le directeur général de la Sécurité présidentielle, Khaled Yahyaoui, pour superviser le ministère de l'Intérieur. Il a également limogé le ministre de la défense, Brahim Bartagi.

Des décisions "constitutionnelles" selon le président

Élu sur une promesse de lutte contre la corruption de l'élite politique, le président a en outre annoncé lever l'immunité parlementaire des députés et promis de poursuivre les personnes impliquées dans des affaires judiciaires, précisant qu'il prenait le contrôle des services du procureur général.

"Ce n'est ni une suspension de la Constitution ni une sortie de la légitimité constitutionnelle, nous travaillons dans le cadre de la loi", assure le président, rejetant les accusations de putsch et s'appuyant sur l'article 80 de la Constitution de 2014 qui permettrait selon lui ce type de mesure en cas de "péril imminent".

En l’absence d’une Cour constitutionnelle, le dirigeant se veut l'interprète de ce texte qui n'autorisait pas la dissolution du Parlement, mais lui permettait de le suspendre. Toutefois, son interprétation est contestée par le président de l'Assemblée, Rached Ghannouchi, également chef du principal parti parlementaire Ennahda, qui dit ne pas avoir été consulté. Quant au Premier ministre, Hichem Mechichi, qui doit lui aussi être consulté, il n’a pas donné de nouvelles depuis dimanche soir.

L'opposition dénonce un "coup d'État"

"Quiconque tirera un coup de feu, les forces armées répondront avec des balles", a mis en garde Kaïs Saïed dans un communiqué relayé par la télévision publique. Des affrontements ont éclaté devant le Parlement, entre partisans et rivaux du président, tandis que Rached Ghannouchi a débuté un sit-in devant le siège du palais du Bardo, accompagné d'autres députés d'Ennahda.

Le parti islamo-conservateur fustige "un coup d'État contre la révolution et contre la Constitution", dans un communiqué publié sur Facebook. "Je suis contre rassembler tous les pouvoirs entre les mains d'une seule personne", a déclaré Rached Ghannouchi, appelant les Tunisiens à descendre dans la rue. Même son de cloche du côté des partis de sa coalition, Qalb Tounes et le mouvement islamiste nationaliste Karama.

Dans l'opposition, le Courant démocratique a lui aussi rejeté cette prise de pouvoir par le président, tout en imputant la responsabilité de "la tension populaire et de la crise sociale, économique et sanitaire et le blocage des horizons à la coalition au pouvoir dirigée par Ennahdha".

Tensions populaires sur fond de crise sanitaire

Les annonces du chef de l'État font suite à des manifestations à travers le pays dimanche, le jour de la fête de la République. Les protestataires ont réclamé la "dissolution du Parlement", ciblant particulièrement le parti Ennahda. Juste après les décisions nocturnes du président, des milliers de Tunisiens ont d'ailleurs manifesté leur joie dans les rues. 

Depuis des mois, la frustration des citoyens est exacerbée par les conflits entre partis qui ne parviennent par à dessiner une majorité claire au Parlement, et le bras de fer entre le chef du Parlement Ghannouchi, soutien du Premier ministre, et le président Saied, qui paralyse les pouvoirs publics. 

Beaucoup reprochent aussi au gouvernement sa mauvaise gestion de la crise sanitaire, de sorte que la Tunisie a l'un des pires taux de mortalité officiels au monde dans cette pandémie, avec près de 18.000 morts pour 12 millions d'habitants. La semaine passée, après le limogeage du ministre de la Santé et une débâcle gouvernementale dans la mise en place de centres de vaccinations contre le Covid-19, Kaïs Saïed avait demandé à l'armée de prendre en charge la lutte contre la crise sanitaire.

Une jeune démocratie ébranlée

Cette prise de pouvoir présidentielle constitue donc un point d'orgue des difficultés rencontrées par la jeune démocratie tunisienne. Celle-ci fonctionne, depuis l'adoption en 2014 d'une Constitution de compromis, selon un système parlementaire mixte, dans lequel le président ne dispose d'une pleine autorité qu'en matière de politique étrangère et en tant que chef des armées.

La "Révolution du Jasmin" de 2011 avait chassé du pouvoir Zine el Abidine Ben Ali, après des décennies d'autocratie, mettant la Tunisie sur la voie d'une démocratisation. Mais depuis l'arrivée au pouvoir en 2019 d'une Assemblée fragmentée et d'un président indépendant des partis, le pays s'est enfoncé dans un insoluble blocage institutionnel et politique sur fond de difficultés économiques et sociales, aggravées par l'épidémie.