[scald=25929:sdl_editor_representation]par Barry Malone

EL ADOW, Kenya (Reuters) - Accroupi dans la poussière orange d'un village de huttes du nord du Kenya, un représentant de l'Onu en costume et chaussures cirées filme consciencieusement avec son iPad la carcasse en décomposition d'une vache.

Depuis que la sécheresse frappe la Corne de l'Afrique, et surtout depuis que l'état de famine a été décrété la semaine dernière par les Nations unies en Somalie, les cortèges de 4x4 et d'avions siglés de l'industrie de l'aide humanitaire ont atteint les hameaux les plus reculés de la région.

Ce déploiement humanitaire, diplomatique et médiatique est nécessaire à chaque fois que des Africains meurent de faim, soulignent les experts, car les gouvernements, qu'ils soient africains ou étrangers, répondent rarement à temps aux catastrophes qui se profilent.

Si l'on ajoute à cela les explications souvent simplistes des causes de la famine, et l'augmentation du nombre de ceux qui critiquent l'aide humanitaire, il semble que certaines régions d'Afrique soient condamnées à un cycle infernal de signaux d'alertes ignorés, d'appels à l'aide médiatiques et d'opérations d'aide d'urgence - au lieu d'élaborer une politique visant à l'autosuffisance alimentaire.

"Même si les agences humanitaires se mobilisent pour répondre à la gravité de la situation, il est trop tard pour faire autre chose que traiter les symptômes les plus graves", écrit Simon Levine, expert de l'Overseas Development Institute, un centre d'études et de réflexion sur le développement.

"Cela aurait coûté beaucoup moins cher de prendre des mesures pour maintenir en vie une vache qui fournit du lait et des revenus, que de nourrir des enfants malnutris, mais très peu d'investissements ont été faits quand il était encore temps pour cela", déplore-t-il sur son site internet.

POINT CRITIQUE

La sécheresse qui frappe la Somalie, le Kenya et l'Ethiopie est la pire depuis soixante ans, selon certaines agences humanitaires. Elle affecte plus de douze millions de personnes. Dans la région la plus touchée de Somalie, 3,7 millions de personnes risquent de mourir de faim.

"Il semble une fois de plus que les catastrophes qui se développent lentement ne provoquent de réaction que quand elles ont atteint un point critique", relève un conseiller humanitaire d'une agence de l'Onu dans la région, qui tient à l'anonymat. "On peut comprendre qu'on ne soit pas préparés à une catastrophe soudaine, inattendue, mais une sécheresse (...) On en a déjà vu et on en verra encore."

L'homme filmant la vache morte avec son iPad n'est qu'une des nombreuses scènes incongrues qui ont émaillé le déplacement dans la région de Josette Sheeran, directrice exécutive du Programme alimentaire mondial (Pam).

Elle a visité le camp de réfugiés kényan de Dadaab, le plus grand du monde, pour y superviser la distribution de l'aide humanitaire, et a elle-même posé, un peu mal à l'aise, le temps d'une photo près de la carcasse de la vache.

Les représentants de l'Onu ont ensuite posé quelques questions aux réfugiés, qui sont habitués à s'entendre dire qu'on va améliorer les choses.

"Les ONG humanitaires sont très efficaces pour apporter une réponse d'urgence, mais très peu d'entre elles ont une stratégie de développement à long terme pour la région", estime Andrew Catley, spécialiste de la Corne de l'Afrique au Feinstein International Center.

Les journalistes qui accompagnaient Josette Sheeran se sont focalisés sur les mères en détresse et les bébés mourant de faim, mais ces images risquent de faire oublier les vraies causes de ce drame, craignent les experts.

Il y a bien sûr une sécheresse, disent-ils, mais si des dizaines de milliers de personnes fuient leurs villages, c'est surtout en raison de la poursuite de la guerre civile en Somalie.

JEUX POLITIQUES

De larges zones du centre et du sud de la Somalie sont sous la coupe des miliciens islamistes d'Al Chabaab, liés à Al Qaïda, qui ont interdit l'année dernière l'acheminement de l'aide alimentaire. Ils ont depuis levé cette interdiction, mais continuent de refuser de traiter avec le Pam, qu'ils considèrent comme une "agence d'espionnage".

"Notre travail n'est pas politique", a rétorqué Josette Sheeran pendant sa visite au Kenya. "Il ne vise qu'à sauver des vies."

Les difficultés rencontrées par le Pam et d'autres agences humanitaires en Somalie sont notamment liées au fait qu'une grande partie de leur financement vient des Etats-Unis, et que ces derniers ont d'autres objectifs dans la région.

"Ce qui intéresse vraiment (Washington), c'est la sécurité en Somalie", dit un ancien responsable humanitaire dans la Corne de l'Afrique. "Depuis le 11-Septembre, les principaux donateurs, comme l'USAid et le DFID britannique, ont imposé un agenda sécuritaire. Les aspects humanitaires et les vraies questions de développement n'ont pour eux qu'une importance secondaire."

Le site internet du département d'Etat américain précise que bien que l'USAid soit indépendante, "elle est soumise aux orientations générales et aux conseils de politique étrangère du secrétaire d'Etat".

Selon le site du Pam, les Etats-Unis ont fourni 45% des financements gouvernementaux de l'agence onusienne depuis 2007.

Pour les experts, il ne sera pas possible d'apporter une réponse efficace et durable aux défis posés par les sécheresses sans prendre en compte les problèmes politiques qui affectent la distribution de l'aide, et même le choix du mot "famine".

"Il est facile de dire que la crise est le résultat d'une catastrophe naturelle, beaucoup moins de se pencher sur les facteurs humains", dit Andrew Catley. "Certaines de ces organisations sont dans la région depuis 20-25 ans et elles font aujourd'hui les mêmes choses qu'il y a 25 ans. Dans n'importe quel autre domaine, avec une telle inefficacité, vous auriez perdu votre emploi."

Tangi Salaün pour le service français, édité par Gilles Trequesser

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