Cox's Bazar, station balnéaire à la frontière entre le Bangladesh et la Birmanie, regroupe la plus grande partie des réfugiés rohingyas. Sur place, la population s'organise dans la misère, après le véritable nettoyage ethnique organisé par l'armée birmane à l'automne dernier.

Légende : Le camp de Barma Para, au Bangladesh, accueille tant bien que mal 250 000 réfugiés rohingyas depuis l'été 2017.
Légende : Le camp de Barma Para, au Bangladesh, accueille tant bien que mal 250 000 réfugiés rohingyas depuis l'été 2017. © Sandra Conan

Une lumière métallique aveugle le camp de Barma Para. Il est 11h.

Un petit garçon, les fesses et les pieds nus, remonte péniblement une colline. A force d'aller et retour, des escaliers irréguliers se sont creusés dans la terre jaune.

Lorsque le bambin de 5 ans aperçoit un journaliste occidental, il se fige une seconde avant d'éclater en sanglots.

Un homme rohingya qui passe par là lui prend la main droite :

Vous avez la peau blanche, quand il vous a vu, il a cru que vous étiez un militaire birman.

Barma Para est un des sept camps de Cox's Bazar – le nom d'une ville balnéaire à 30 kilomètres de là. Un alignement d'hôtels où des touristes des Emirats dansent à 10 heures du matin dans les piscines au son de Michael Jackson. Une plage où les riches bangladeshis viennent en avion de Dacca pour observer le coucher de soleil.

30 kilomètres, c'est tellement loin. Il faut souvent plus de deux heures pour parcourir la distance. La route qui longe la plus longue plage du monde est embouteillée en permanence.

Les "tuk tuk" (les taxis à trois roues) charrient les autochtones qui vont vendre des bananes près des camps. Les bus et les camions se doublent sur les routes étroites. Les 4X4 des nombreuses ONG tentent de se frayer un chemin au milieu des vaches.

A l'approche des camps, les premières pancartes apparaissent. Chaque organisation a construit ses tentes. Après l'improvisation du mois de septembre, la misère s'organise.

Après l'improvisation du mois de septembre, la misère s'organise. Les réfugiés s'entassent le matin dans des longues cages en bambous en quête de nourriture.
Après l'improvisation du mois de septembre, la misère s'organise. Les réfugiés s'entassent le matin dans des longues cages en bambous en quête de nourriture. / Sandra Conan

Des milliers de rohingyas s'entassent le matin dans des longues cages en bambous en quête de nourriture. Les chanceux qui obtiennent un sac de riz repartent courbés, le sac sur la tête vers leurs camps.

A Barma Para comme ailleurs, les camps sont gardés par des soldats du Bangladesh. Interdiction de sortir.

L'intérieur ressemble à une gigantesque favela. Un dédale de cabanes faites de toiles et de bois au milieu des collines.

La plupart des Rohingyas sont là depuis plusieurs mois. Tous ont fui les violences de la junte birmane en août dernier. Les souvenirs les hantent, leurs cinq sens sont marqués à jamais : l'odeur des maisons qui brûlent. Les cris des militaires. La vision des corps décapités. Le toucher d'un enfant en train de mourir. Le goût d'une cuillère de riz avalée avant de fuir.

La plupart des Rohingyas, la plus grande population apatride au monde, sont là depuis plusieurs mois. Tous ont fui les violences de la junte birmane en août dernier.
La plupart des Rohingyas, la plus grande population apatride au monde, sont là depuis plusieurs mois. Tous ont fui les violences de la junte birmane en août dernier. / Sandra Conan

Fatima, 30 ans est assise sur un petit tabouret en plastique dans une cabane du Bloc E, celui qui est réservé aux derniers arrivants :

_"Les violences se poursuivent. Il y a quelques semaines encore, la junte est venue dans mon village en Birmanie. Il m'ont dit : "_Vous avez de la chance d'être en vie, on aurait pu vous brûler." Quelques jours plus tard, ils sont revenus. Ils ont tué mon mari et tiré dans le bras de mon fils."

Fatima s'interrompt, prend le bras de son fils :

Regardez, on voit la trace de la balle. Son bras est encore enflé.

A Barma Para, où 1 réfugié sur 2 est un enfant, l'ONG Vision du Monde a créé des espaces dédiés pour les plus jeunes. Muhammad Rafik, 10 ans, raconte son traumatisme :

Je préfère mourir ici au Bangladesh plutôt que retourner en Birmanie. Ils ont tué mon père. Ce sont des assassins. Si un jour je reviens là bas, je les tuerai moi aussi.

A Barma Para, où 1 réfugié sur 2 est un enfant, des espaces dédiés ont été aménagés par l'ONG Vision du monde. / Aucun(e)
A Barma Para, où 1 réfugié sur 2 est un enfant, des espaces dédiés ont été aménagés par l'ONG Vision du monde. / Aucun(e) / Sandra Conan

Un peu plus loin, Abdel Fas, un des responsables du camp, arpente les ruelles en costume : 

Comment voulez vous qu'on fasse confiance à la Birmanie ? Ils ont signé un accord de rapatriement avec le Bangladesh, mais on est au courant de rien.

"C'est une blague, poursuit-il. Il ne veulent nous chasser car ils ont besoin de nos ressources naturelles pour les vendre aux Chinois. On reviendra, à condition qu'il n'y ait plus de violences là-bas, qu'ils nous donnent des droits et la citoyenneté birmane."

Le retour des réfugiés, qui devait débuter le 23 janvier, a d'ores et déjà été repoussé. Côté bangladais, les autorités ont reconnu que la date prévue ne pourrait être respectée, le processus logistique et administratif prenant du retard.

Le Bangladesh doit encore transmettre à son voisin une liste de noms de réfugiés candidats à un retour dans l'État Rakhine, dans l'ouest de la Birmanie. Et de l'autre côté de la rivière, qui marque la frontière, les infrastructures nécessaires ne sont pas en place.

La porte-parole de l'Office International des migrations (OIM) est claire :

Les retours devront se faire sur la base du volontariat.

"Les violences se poursuivent là-bas. On ne peut pas demander aux Rohingyas de quitter des camps au Bangladesh pour les remettre dans des camps en Birmanie, sans liberté de mouvement."

Un groupe d'enfants joue au football dans une rizière séche.

Un vieil homme se lave les cheveux autour d'un puits relié aux latrines.

Il est 16 heures. Une lumière douce enveloppe désormais le camp de Barma Para.

Images : Sandra Conan

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