La relation entre Emmanuel Macron et Donald Trump est à l'image de leurs ambitions. L'un veut peser dans le concert des nations, l'autre ne jure que par la prééminence américaine. John Bolton, ex-conseiller à la Sécurité nationale, a vu de l'intérieur se nouer et se défaire les alliances. Il témoigne dans un livre.

Emmanuel Macron et Donald Trump lors du sommet du G7 à Biarritz, le 26 août 2019. Pour le président français, une occasion manquée de rallier son homologue à ses vues.
Emmanuel Macron et Donald Trump lors du sommet du G7 à Biarritz, le 26 août 2019. Pour le président français, une occasion manquée de rallier son homologue à ses vues. © AFP / Bertrand Guay

John Bolton a occupé le rôle de conseiller à la Sécurité nationale auprès du président américain entre le 9 avril 2018 et le 10 septembre 2019. Pendant cette période, Donald Trump et Emmanuel Macron se sont rencontrés à plusieurs reprises, ils ont échangé de nombreux coups de fil. Presque toujours en présence de Bolton. Dans son livre, The Room Where It Happened (Simon and Schuster), l’ancien conseiller raconte par le menu les échanges entre les deux dirigeants. Il rapporte aussi les propos tenus par Donald Trump au sujet d’Emmanuel Macron, tantôt flatteurs, tantôt méprisants. 

John Bolton a été conseiller à la Sécurité nationale américaine entre 2018 et 2019. Son livre lui vaut déjà des menaces de Donald Trump.
John Bolton a été conseiller à la Sécurité nationale américaine entre 2018 et 2019. Son livre lui vaut déjà des menaces de Donald Trump. © AFP / SAUL LOEB

Dès l’entrée en fonction de Bolton, un dossier majeur s’impose : faut-il lancer une action militaire en Syrie ? L’armée de Bachar al-Assad vient de bombarder Douma, dans le sud-ouest du pays. Une attaque chimique d’après les services de renseignement américain. Emmanuel Macron confirme que la France est favorable à une intervention aux côtés des États-Unis. Lors d’une discussion téléphonique avec Donald Trump, il demande une action rapide et envisage même une attaque de la France seule si Washington tergiverse trop. Une idée "absurde et potentiellement dangereuse", selon Bolton pour qui, toutefois, Macron "a raison de vouloir aller vite". Les États-Unis, la France et le Royaume-Uni frappent finalement des positions syriennes dans la nuit du 13 au 14 avril 2018.

Deux alliés et des secrets

Quelques jours plus tard, Emmanuel Macron est attendu à Washington. La première visite d’État de l’administration Trump. Le président américain reçoit Macron dans le Bureau ovale et lui confirme que les États-Unis comptent se retirer de l’accord de 2015 sur le nucléaire iranien. Un coup dur pour le Français, qui a placé l’Iran en tête de ses priorités diplomatiques. Emmanuel Macron ne parvient pas à convaincre Trump que Washington doit rester dans l’accord. Le lendemain, John Bolton discute avec Philippe Étienne, conseiller diplomatique à l’Élysée, et comprend que Macron n’a pas informé en détail son entourage de l’intention de Trump de quitter l’accord de Vienne. 

Le 24 avril 2018, Emmanuel Macron est reçu à la Maison-Blanche pour la première visite d'État du mandat de Donald Trump.
Le 24 avril 2018, Emmanuel Macron est reçu à la Maison-Blanche pour la première visite d'État du mandat de Donald Trump. © AFP / NICHOLAS KAMM

Le président américain annonce finalement le retrait des États-Unis le 8 mai. Il prend soin de prévenir Emmanuel Macron au téléphone avant son discours. Il le "flatte", selon Bolton, et le qualifie de "meilleur des Européens"

L’Europe, justement, Donald Trump ne la porte pas dans son cœur. En juin 2018, sommet du G7 à Charlevoix, au Canada. Une nouvelle occasion pour Trump de fustiger cette Union européenne qui, à ses yeux, traite mal les États-Unis en imposant des droits de douane excessifs. D’après John Bolton, le président américain dit souvent : "L’UE est pire que la Chine, en plus petit."

À l’occasion du sommet de l’Otan, le mois suivant à Bruxelles, Donald Trump s’en prend cette fois à Jean-Claude Juncker, alors président de la Commission européenne, "un homme vicieux qui hait éperdument les Etats-Unis". En marge du sommet, il rencontre Emmanuel Macron, qu’il accuse de divulguer le contenu de leurs conversations privées. "Macron dément, avec un grand sourire, écrit Bolton. Trump sourit aussi et se tourne vers Mattis, comme pour montrer qu’il sait d’où viennent les fuites côté américain." Jim Mattis, ministre de la Défense, est alors dans le collimateur de Donald Trump. Il démissionnera avec fracas en décembre. 

La bombe de l'Armistice 

En novembre, Mattis est toujours en poste lorsque le président américain est convié aux commémorations du centenaire de l’Armistice, le 11 novembre à Paris. Emmanuel Macron tient un discours à l’Arc de Triomphe que Trump aura beaucoup de mal à digérer.

Le patriotisme est l'exact contraire du nationalisme. Le nationalisme en est la trahison. En disant "nos intérêts d'abord et qu'importent les autres !", on gomme ce qu'une Nation a de plus précieux, ce qui la fait vivre : ses valeurs morales.

Ce jour-là, pour Bolton, Emmanuel Macron "insulte presque" le locataire de la Maison-Blanche. 

Le 11 novembre 2018 à Paris, lors de la commémoration de l'Armistice, Emmanuel Macron aurait "presque" insulté son homologue américain, raconte John Bolton.
Le 11 novembre 2018 à Paris, lors de la commémoration de l'Armistice, Emmanuel Macron aurait "presque" insulté son homologue américain, raconte John Bolton. © AFP / GUIDO BERGMANN / BUNDESREGIERUNG / DPA PICTURE-ALLIANCE

Mais c’est au sujet de l’Iran que John Bolton cite le plus souvent Emmanuel Macron. Pour l’ancien consultant de Fox News, connu pour ses positions très conservatrices, l’Iran est l’ennemi juré. Il suit ce dossier de près et déplore l’indulgence du président français vis-à-vis de Téhéran. À en croire John Bolton, Emmanuel Macron n’a pas ménagé ses efforts pour sauver l’accord sur le nucléaire iranien de 2015 et tenter d’obtenir des concessions américaines.

Été 2019. Les relations entre l’Iran et les États-Unis sont particulièrement tendues. Washington a renforcé les sanctions contre l’Iran. Et Téhéran est soupçonné de plusieurs actes de déstabilisation au Moyen-Orient : attaques d’installations pétrolières saoudiennes, navires pris pour cible dans le détroit d’Ormouz, opérations en Syrie ou au Liban, etc. Une tentative de médiation du Premier ministre japonais Shinzo Abe échoue.

Au grand dam de Bolton, Emmanuel Macron enfile alors le costume du faiseur de paix. Il milite pour un allègement des sanctions américaines, "clé d’une reprise des négociations". Le livre révèle que le ministre de l’Économie Bruno Le Maire et son homologue américain Steven Mnuchin discutent en coulisses du geste financier que Washington pourrait concéder et ce, sans que John Bolton et le secrétaire d’État Mike Pompeo en soient informés. "Trump lui-même ne le savait peut-être pas, [mais il semblait pourtant] aller dans cette direction", écrit Bolton.

L'impossible réconciliation ? 

Pour le conseiller à la sécurité nationale, qui refuse tout dialogue avec l’Iran, c’est un "désastre". À ses yeux, Macron demande des concessions américaines sans rien exiger en échange de Téhéran. Donald Trump finit par s’en agacer également. Bolton témoigne : 

Le 8 août, il me dit à propos de Macron : "Tout ce qu’il touche devient de la merde." 

Dans la foulée, Trump écrit sur Twitter :  "Je sais qu'Emmanuel ne pense pas à mal, comme tous les autres, mais personne ne parle au nom des États-Unis sinon les États-Unis eux-mêmes. Personne n'est autorisé, de quelque façon que ce soit, à nous représenter !"

Pour les faucons Bolton et Pompeo, la médiation de Macron a vécu. Erreur. Le Français doit accueillir le sommet du G7 à Biarritz à la fin du mois. L’occasion d’une nouvelle offensive diplomatique de Paris. 

Le 24 août, Emmanuel Macron déjeune en tête-à-tête avec Donald Trump à l’Hôtel du Palais. Il sort le grand jeu pour convaincre le président américain de rencontrer le ministre iranien Mohammad Javad Zarif, attendu sur place le lendemain après un bref séjour à Paris. Le livre révèle que Trump est partant ; il veut serrer la main de Zarif. John Bolton et le chef de cabinet Mick Mulvaney tentent de l’en dissuader. Pour Bolton, aucun doute, si cette rencontre se tient, il démissionne. Trump ne cède pas : "Je pense que je vais le voir", lui dit-il. Finalement, l’entretien n’aura pas lieu. John Bolton ne sait pas si ses arguments ont pesé. Sans lui, Emmanuel Macron aurait peut-être obtenu le plus beau succès diplomatique de sa présidence. 

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