La marine russe a annoncé avoir localisé 5 îles au large de l’archipel de la Nouvelle Zemble, à l’extrême nord de la Russie. Ce sont des petites îles, l'équivalent de 8 fois la taille d’un terrain de foot. Le recul des glaces a permis de les découvrir. Questions à Thierry Garcin, auteur de "Géopolitique de l'Arctique".

L’archipel de la Nouvelle Zemble, près duquel ont été découvertes les nouvelles îles
L’archipel de la Nouvelle Zemble, près duquel ont été découvertes les nouvelles îles © Capture Google Maps

FRANCE INTER : Pourquoi cette découverte est-elle importante ?

THIERRY GARCIN : "Elle marque le fait que l'Arctique est la zone terrestre la plus exposée en tant que pôle au réchauffement climatique, là où il est le plus sensible. Ces îles sont à peu près à la longitude de l'Oural, c'est à dire assez proches du littoral, et finalement, ce sont des îles qui émergent du fait de la fonte de la glace. L'archipel de Nouvelle-Zemble, où se trouvent ces cinq îles, est un archipel très connu des hommes. C'est l'endroit où il y a eu les plus puissants essais nucléaires soviétiques dans les années 1960, avec des bombes de 50 à 60 mégatonnes. Et c'est un archipel inhabité parce que c'est une véritable poubelle nucléaire, étant donné le nombre d'essais qui ont été pratiqués là. C’est inhabité, sauf par des militaires. Donc, si vous voulez, c'est le dernier endroit au monde où aller."

On sait que la conquête de l'Arctique est une priorité pour la Russie. Est ce qu'on peut dire que la fonte des glaces et le réchauffement climatique sont un facteur facilitant cette conquête ?

"C'est une aubaine. D'ailleurs, Poutine l'a dit à un moment donné en faisant une plaisanterie : 'Si on me met dans mon pays 2 ou 3 degrés de plus, ça me convient parfaitement !' Mais indépendamment de cette plaisanterie, c'est une aubaine parce que ça permet d'utiliser plus longtemps, au cours de l'année, le passage du Nord, c'est à dire ce passage le long de toutes les côtes arctiques de la Russie, qui permet de faire passer un bateau marchand (ou autre) de l'Atlantique au Pacifique, et du Pacifique à l'Atlantique."

La conquête de l'Arctique est mue par des raisons économiques. Mais il y a aussi une dimension militaire. 

"C'est vrai que les Russes militarisent et tout au long de leur passage, ils mettent des installations ou ils réutilisent des bases. Il y en a de très importantes, notamment en Nouvelle Sibérie, dans la Sibérie orientale. C'est une sorte de chapelet. Ils disent que c’est surtout pour l’observation. Mais il n'y aura pas de batailles militaires dans l'Arctique, parce qu’il y fait nuit une grande partie de l'année. Il fait froid. Les hommes et même les matériaux n'aiment pas travailler à -30°C, ou -40°C, et il n'y a aucun intérêt à se battre en Arctique. En revanche, les dispositifs de haute technologie comme les radars, les missiles, ont leur place dans la mesure où c'est beaucoup plus facile de travailler dans l'espace depuis le pôle, en l'occurrence l'Arctique, parce que l'atmosphère y est beaucoup moins épaisse par rapport à l'Équateur."

Jusqu'où peut aller l'expansion russe en Arctique ? Est-ce qu’elle va se poursuivre ?

"Certainement, l'expansion russe en Arctique va continuer, à condition que la situation économique de la Russie le permette parce que ça coûte horriblement cher. Les Russes ont, dans leurs arsenaux, des brise-glaces en construction, de nouveaux modèles, toujours à propulsion nucléaire. C'est le seul pays au monde à avoir des brise-glaces à propulsion nucléaire, qui peuvent casser de la glace très épaisse. C'est une forme d'expansion. Vladimir Poutine, en 2017, a très bien dit qu'il avait de grands projets en Arctique, notamment le passage du Nord. Mais là où c'est beaucoup plus compliqué, c'est que les Russes ont des prétentions qui sont largement discutables, au moins géologiquement, quand ils veulent profiter d'un plateau continental, c'est à dire un plateau sous-marin qui irait de l'autre côté du pôle Nord vers le Groenland et vers le Canada."

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