Après plus de douze années au pouvoir, et même plus de quinze si on cumule depuis 1996, Benyamin Netanyahou quitte le pouvoir en Israël, remplacé par Naftali Bennett. Charismatique, prudent et démagogique, "Bibi" a-t-il transformé Israël par son action et a-t-il su accompagner les changements profonds de la société ?

Devant la résidence officielle du Premier ministre d'Israël, une affiche se moquant de Benyamin Netanyahou
Devant la résidence officielle du Premier ministre d'Israël, une affiche se moquant de Benyamin Netanyahou © Radio France / Frédéric Métézeau

Surnommé "Bibi", Benyamin Netanyahou a marqué l'histoire d'Israël en demeurant le Premier ministre le plus pérenne du pays. Mais quel Israël laisse-t-il en héritage ? Quelle influence sur le Moyen-Orient notamment sur les voisins Palestiniens ? Sur les grands dossiers, France Inter donne la parole à des experts.

Politique intérieure : un exercice solitaire et incarné du pouvoir

Revenu s'installer dans la résidence officielle du Premier ministre rue Balfour à Jérusalem le 31 mars 2009, Benyamin Netanyahou a depuis dirigé quatre gouvernements et affronté sept scrutins législatifs dont quatre entre avril 2019 et mars 2021. Tout au long de ces années, il a fait preuve d'une imagination tactique sans limite au service d'une unique stratégie : conserver son poste. En 2009, il convainc ainsi les travaillistes d'Ehud Barak de rejoindre sa coalition associant la droite, l'extrême-droite et les religieux juifs ultra-orthodoxes. Mais après le scrutin de 2013, ces derniers sont évincés au profit du Centre. En 2015, les religieux reviennent au gouvernement à la faveur d'élections anticipées. Cette coalition entre la droite, l'extrême-droite et les religieux vole en éclats fin 2018 à cause de divergences sur la conscription pour les ultra-orthodoxes. 

A l'issue des élections du 9 avril puis du 17 septembre 2019, Netanyahou ne parvient pas à former de coalition majoritaire et expédie les affaires courantes. Celles du 2 mars 2020 lui permettent une nouvelle fois de faire preuve de son inventivité puisqu'au nom de la lutte contre le coronavirus, il convainc son opposant de centre-droit Benny Gantz ainsi que les travaillistes de gouverner avec lui. Mais l'ambiance est déplorable entre les différents partenaires et le 22 décembre, la Knesset est dissoute faute d'avoir pu voter un projet de budget de l'État. En tête à l'issue des législatives du 23 mars 2021, Benyamin Netanyahou échoue à composer une coalition alors que ses adversaires parviennent enfin à s'entendre au sein du "bloc du changement" conduit par Naftali Bennett et Yair Lapid. 

Netanyahou, une bête de communication

Durant toutes ces années, celui que l'on surnomme Bibi HaMelekh ("le roi Bibi") ou bien "le magicien" incarne un pouvoir centralisé et volontiers autoritaire. Entouré de quelques ministres fidèles et dévoués issus du Likoud et des partis religieux, il n'hésite pas à humilier ou à révoquer les ministres des autres partis de droite, du centre et de la gauche. Pendant plusieurs années, il cumule le poste de Premier ministre avec d'autres portefeuilles comme en 2019 où il est chargé, simultanément ou successivement, des Affaires étrangères, de la Défense, de la Santé, des Communications, de l'Education, de la Diaspora, du Travail et des affaires sociales et de l'Agriculture ! 

Dans ses derniers mois au pouvoir, Benyamin Netanyahou ne convoque plus le Conseil des ministres réuni traditionnellement le dimanche matin. A l'inverse, il demeure un "bon client" pour les médias, redoutable en interview, inventif, omniprésent et charismatique sur toute la palette des réseaux sociaux. Marc-Israël Sellem, chef-photographe au Jerusalem Post a couvert l'essentiel de ses déplacements en Israël depuis dix ans : 

C'est le communicant par excellence en Israël. Quand tu vas à un événement avec Netanyahu, il y a trois personnes qui s'occupent de placer les caméras au millimètre près, ils gèrent la lumière, les ombres, tout. 

Le photographe poursuit : "Quand il parle d'économie, il a une gestuelle des bras impressionnante. Il bouge ses mains dans tous les sens et on a le droit à des photos où ses mains volent. Mais quand il s'agit de sujets plus militaires, alors il a les mains croisées, il est beaucoup plus posé, on voit qu'il y a une différence et c'est étudié. Il sait communiquer de façon spectaculaire. Au niveau international, il n'y a pas beaucoup d'hommes politiques qui sont à son niveau. J'ai photographié énormément de chefs d'État et c'est un personnage qui dégage comme Poutine, Obama ou Modi. Aujourd'hui il est sur Facebook, Tik-Tok, Snapchat, alors que c'est essentiellement pour les jeunes. Il est partout ! Il ne donne plus beaucoup d'interviews car il veut dire exactement ce qu'il a envie de dire sur les réseaux sociaux. Et quand il a été interviewé sur la chaîne 12 qui est la plus grande d'Israël, il a prononcé cette phrase géniale : « Je répondrai aux questions que tu ne m'as pas posées » !" Jamais à court d'imagination, Netanyahou a même poussé la chansonnette lors de la fête de Hanouka en 2020 au côté d'une des chanteuses israéliennes les plus célèbres.

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La loi de l'État-Nation du peuple juif

Adoptée le 19 juillet 2018 par 62 voix pour et 55 contre (sur 120 députés) cette loi fondamentale (Israël n'a pas de constitution) déclare Israël comme l’État-nation du peuple juif "qui y exerce son droit naturel, culturel, religieux et historique à l’autodétermination. La réalisation de ce droit l’autodétermination nationale dans l’État d’Israël est réservé au seul peuple juif" Mais alors que les Pères fondateurs ont toujours défendu "un État juif et démocratique" la nouvelle loi ne rappelle pas le caractère démocratique du pays. Elle rétrograde l'arabe qui passe de langue nationale à langue  à statut spécial. Elle crée ainsi une distinction entre les citoyens juifs et les citoyens arabes (musulmans et chrétiens) d'Israël qui représentent environ 20% de la population. Très critiqué par une partie de la gauche et par des intellectuels, cette loi a conduit le journaliste et auteur Charles Enderlin à écrire : "Israël est devenu une ethnocratie" quand l'historien Shlomo Sand estime que "Israël est une ethnocratie libérale, pas une démocratie". Avraham Burg, ancien président de la Knesset et ancien directeur de l'agence juive qui fut même Président par interim de l'État d'Israël, il a demandé à ne plus être enregistré comme "juif" par l'état-civil en raison de l'adoption de ce texte.

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Jouer sur les divisions de la société

Mais la population juive elle-même est loin d'être homogène. Netanyahou a su jouer sur des clivages de cette société notamment celui entre Ashkénazes et Sépharades. Pour Emmanuel Navon, professeur de relations internationales à l'université de Tel-Aviv, engagé à droite et soutien de la nouvelle coalition : "Il a beaucoup exploité ce que l'on appelle aujourd'hui la politique des identités comme l'a fait Trump aux États-Unis. Il se voit comme le représentant des défavorisés. Comme Trump le milliardaire new-yorkais se pose en représentant des cols bleus et des brimés aux États-Unis, Nétanyahou l'Israélien favorisé et aisé ashkénaze se pose en représentant des Juifs des pays orientaux brimés lorsqu'ils ont émigré dans les années 50. Cette corde émotionnelle, ça marche ! Son électorat de base reste l'électorat issu de cette immigration des pays arabes qui lui reste fidèle sans pour autant se garantir une majorité à la Knesset." 

L'ancien Premier ministre a aussi profité des divisions entre juifs laïcs et plus religieux en accueillant régulièrement les partis ultra-orthodoxes au sein de ses coalitions et en leur accordant des postes ministériels. Pendant longtemps cette quinzaine de députés religieux ont garanti à Netanyahou - pourtant peu pratiquant - une majorité au Parlement en échange de crédits pour leurs écoles, leurs associations et de logements pour leurs ouailles aux nombreux enfants. Une partie du monde ultra-orthodoxe est donc devenu dépendant de "Bibi" et une société à deux vitesses s'est développée raconte l'anthropologue Florence Heymann. Elle a étudié en profondeur ces populations : "Ils obtiennent des subsides absolument faramineux pour leurs institutions de la part du gouvernement. C'est un monde de pauvres dans sa grande partie. Par exemple, à Jérusalem, ils représentent à peu près 30% de la population avec en moyenne sept, huit enfants, sinon plus et ne paient pas les taxes d'habitation."

Ceux qui ne sont pas ultra orthodoxes paient pour eux une taxe d'habitation à Jérusalem à peu près le double de celle de Tel-Aviv.

Si une partie de la population religieuse participe à la vie de la société israélienne voire accepte d'envoyer ses enfants au service militaire, une autre partie vit en marge avec des exigences toujours plus strictes sur l'application de la loi religieuse dans la vie civile. Lors de la crise sanitaire du corona, des quartiers voire des villes entières ultra-orthodoxes sont devenus des zones de non-droit sanitaires où ni le confinement, ni le couvre-feu, ni les gestes barrières n'ont été respectés. Beaucoup d'Israéliens laïcs en ont été choqués sans que le gouvernement ne rappelle vraiment les récalcitrants à l'ordre.

Manifestation anti-Netanyahou le 29 août 2020 à Jérusalem
Manifestation anti-Netanyahou le 29 août 2020 à Jérusalem © Radio France / Frédéric Métézeau

Le dernier clivage, droite-gauche, a été entretenu par Netanyahou qui qualifie volontiers les élus de gauche de "gauchistes" d'anti-patriotes voire de complices des "terroristes". Si ses supporters ont repris volontiers ces termes, des électeurs de droite se sont éloignés de Netanyahou jugé autoritaire et méprisant envers d'autres ministres de droite comme Naftali Bennett, Ayelet Shaked, Gideon Saar, ou encore Avigdor Libermann. Ils ont préféré former cette coalition alternative avec la gauche. Ainsi Netanyahou a-t-il instauré le clivage ultime superposé aux autres : pour ou contre Bibi, illustré par des manifestations organisées depuis début juillet 2020 devant sa résidence officielle. Chaque samedi soir, y compris pendant les confinements, des israéliens de toutes obédiences sont venus demander la démission du premier chef de gouvernement jugé en cours de mandat (notamment pour corruption).

Economie : la "start-up nation" de plus en plus riche et inégalitaire

Durant les années Netanyahou, la croissance économique israélienne a été phénoménale, le PIB gagnant entre 2 et 4% par an durant la décennie 2010. Mais ces chiffres impressionnants masquent une réalité beaucoup plus complexe juge la consultante Yaëlle Ifrah, ancienne conseillère économique à la Knesset qui rappelle d'abord l'œuvre du Netanyahou ministre des Finances entre 2002 et 2005 : "Il a démarré sa carrière politique en Israël, auréolé de son prestige d'avoir vécu et étudié aux États-Unis d'où il a importé toute la doxa libérale inspirée de Milton Friedman. C'était quelque chose de tout à fait exotique d'apporter des thèses libérales dans un pays qui avait été dominé et dirigé par les travaillistes. 

Dans un premier temps comme ministre des Finances, Benyamin Netanyahou a procédé à une purge sévère avec des coupes claires dans les allocations sociales aux familles nombreuses, afin d'encourager les populations juives ultra-orthodoxes et arabes à aller travailler.

"Il a aussi affronté des syndicats tout puissants mais quand il est devenu premier ministre, certaines réformes ont été complètement abandonnées et d'autres ont été poussés à l'excès de telle façon qu'aujourd'hui, l'économie israélienne est assez déséquilibrée. Israël a un régime social extrêmement mince, les allocations chômage et familiales sont parmi les plus basses du monde mais d'un autre côté, on a un secteur public pléthorique avec une productivité du travail extrêmement basse car les niveaux de formation et d'éducation sont extrêmement bas en moyenne."

Dans ce contexte, Netanyahou a beaucoup communiqué sur la "start-up nation" et fait prospérer la "marque Israël". Tel-Aviv, ville multiculturelle branchée et tolérante au bord de la mer Méditerranée, a tout d'une Californie encore plus exubérante et festive. Mais ce n'est qu'une petite partie de la réalité israélienne poursuit Yaëlle Ifrah : "Bien sûr, on a un secteur de la high-tech largement encouragé par des avantages fiscaux très importants consentis aux entreprises. Elles ne payent quasiment pas d'impôt à partir du moment où elles sont exportatrices. Mais je rappelle que la high-tech en Israël ne représente que 8% de l'économie réelle. 8% des personnes qui sont employées en Israël travaillent dans la high-tech. Il y a véritablement en Israël une concentration de matière grise, d'innovation, de compétences, de capacité à improviser issus directement des unités d'élite de l'Armée, c'est le grand laboratoire de la "start-up nation". Mais il y a une incapacité totale à faire profiter le reste de l'économie israélienne de cette prospérité." Selon le rapport annuel de l'organisation caritative Latet, la part des ménages israéliens vivant dans la pauvreté est désormais de 29,3%, la crise sanitaire ayant accéléré cette situation.

Diplomatie : s'entendre avec les Arabes quand ils sont loin

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Depuis douze ans, aucune initiative majeure n'a été initiée en faveur d'une véritable paix entre Israéliens et Palestiniens. En froid avec Washington durant les années Obama, en lune de miel sous Donald Trump, Netanyahou est resté fidèle à ce qu'il écrivait dès 1993 dans son livre A place among the nations (Une place parmi les nations) ou même à ce qu'il préconisait à la télévision américaine en 1977 sous son nom américain de Ben Nitay : coloniser la Cisjordanie occupée et empêcher l'émergence d'un État palestinien. 

"Il incarne l'avancée décomplexée du projet du Grand Israël" estime Inès Abdel Razek, directrice du plaidoyer pour l'Institut palestinien de diplomatie publique à Ramallah. "Il s'agit de prendre un maximum de terres et d'en laisser le minimum aux Palestiniens. Mais il ne faut pas se limiter aux douze dernières années. Cela remonte à 1996 quand Netanyahou est devenu Premier ministre pour la première fois. C'était l'enterrement des accords d'Oslo devenus caducs. Je pense que Netanyahou est un animal politique extrêmement intelligent, il faut malheureusement le reconnaître... 

Il a toujours fait en sorte de maintenir l'illusion d'un dialogue et qu'il pourrait y avoir des négociations. Quelques fois, comme ça, il a dit qu'il accepterait la solution à deux états mais bien sûr, les faits ont toujours contredit ce discours de façade.

Inès Abdel Razek conclut : "Il a bien compris qu'il fallait maintenir cette illusion pour continuer à coloniser à renforcer l'occupation et l'apartheid sans que la communauté internationale ne s'en émeuve..."

Les accords d'Abraham

En revanche, Netanyahou a mené une diplomatie extrêmement active envers plusieurs États arabes. En tandem avec celui qui était à l'époque directeur du Mossad, Yossi Cohen, sans en référer à ses ministres de la Défense et des Affaires étrangères, il a établi des relations diplomatiques officielles avec les Emirats Arabes Unis et Bahrein en août 2020 puis avec le Soudan et le Bahrein quelques mois plus tard. Plus que des "accords de Paix" ces accords dits "d'Abraham" consistent à normaliser les relations entre Israël et des pays arabes avec qui il n'a jamais été en guerre directe, contrairement à l'Egypte ou la Jordanie. Mais cette diplomatie audacieuse et personnelle marquera les années Netanyahou qui tente d'établir un "glacis sunnite" face à l'Iran qu'il considère comme l'ennemi juré d'Israël. Elle atteste aussi du dédain des pays arabes par rapport à la cause palestinienne précise Emmanuel Navon : "Israël a normalisé ses relations avec les Émirats arabes unis, le Bahreïn, le Soudan, le Maroc sans qu'il y ait un accord de paix avec les Palestiniens. L'histoire lui a donné raison lorsqu'il disait possible de normaliser avec le monde arabe sans nécessairement avoir un accord avec les Palestiniens."

Affiche électorale de Benyamin Netanyahou pour les élections de septembre 2019 avec pour slogan "Netanyahou, la ligue 1"
Affiche électorale de Benyamin Netanyahou pour les élections de septembre 2019 avec pour slogan "Netanyahou, la ligue 1" © Radio France / Frédéric Métézeau

Ces accords d'Abraham ont par ailleurs reçu le parrainage actif des États-Unis dirigés à l'époque par Donald Trump. Ils sont l'apogée de la relation très étroite entre Benyamin Netanyahou et ce président américain. Les deux pays ont toujours été alliés et Washington un soutien inconditionnel d'Israël mais cela n'était jamais allé aussi loin puisque Trump a reconnu Jérusalem comme capitale d'Israël, estimé que les colonies juives en Cisjordanie occupée étaient légales et proposé un "plan de paix" très favorable à Israël laissant un État croupion aux Palestiniens. Mais les années Netanyahou ont vu aussi la communauté juive américaine - en majorité démocrate - s'éloigner d'un Israël très à droite et soutenu envers et contre tous par le parti républicain. Alors qu'un Joe Biden moins unilatéral que Trump occupe la Maison-Blanche, le successeur de Netanyahou devra repenser une relation moins passionnée entre Israël et l'Amérique.

Une coalition "anti Bibi" œuvre de Bibi ?

Durant toutes ces années à la tête d'Israël, il a parfois initié et souvent accompagné les changements profonds au sein d'une société israélienne devenue plus religieuse et inscrite toujours plus à droite. Comme l'écrit son biographe Anshel Pfeffer "Netanyahou part contre son gré comme tous ses prédécesseurs mais il part en vainqueur". On pourrait même ironiser que la coalition hétéroclite qui va lui succéder est sa dernière grande œuvre car elle composée en grande partie d'anciens de ses ministres qu'il a mal considérés et mal traités au fil des ans. Si cette coalition est au pouvoir, c'est à cause, ou grâce, à Benyamin Netanyahou.