Deux journalistes du New-York Times évoquent des documents classifiés, consultés par des officiels Américains, sur une mystérieuse équipe, le "Groupe Saoudien d'Intervention Rapide", sous les ordres du prince saoudien Mohammed Ben Salmane et chargé de surveiller, traquer, rapatrier et torturer des opposants.

Le prince Mohammed Ben Salmane, allié de Washington, sérieusement mis en cause par des journalistes américains
Le prince Mohammed Ben Salmane, allié de Washington, sérieusement mis en cause par des journalistes américains © AFP / Ryad Kramdi

Vous souvenez-vous de l'affaire Khashoggi ? Il y a quelques mois, la mort macabre de ce journaliste saoudien dans l'ambassade de son pays à Istanbul avait fait la une des journaux du monde entier, révélant une face sombre du pouvoir de Mohammed Ben Salmane, prince héritier qui fait tout pour moderniser l'image de son pays dans le monde. Jamal Khashoggi avait été assassiné, puis démembré, par un commando saoudien, provoquant un émoi mondial et un incident diplomatique gravissime entre la Turquie et l'Arabie saoudite.

Ce commando, deux journalistes du New-York Times sont persuadés d'en avoir identifié plusieurs. Pire, il n'en serait pas à son coup d'essai, et ferait partie d'une structure plus vaste, chargée des basses œuvres du pouvoir saoudien. Cité par le quotidien, l'ancien analyste de la CIA Bruce Riedel dit en être persuadé : l'amateurisme affiché de ses membres au moment de la mort de Khashoggi montre bien que dans leur pays, ils étaient habitués à agir comme bon leur semble, ce qui leur aurait été fatal lors d'une opération en territoire "ennemi".

Selon plusieurs responsables américains, ce "Groupe Saoudien d'Intervention Rapide" ("Saudi Rapid Intervention Group") serait impliqué, au total, dans au moins une douzaine d'opérations depuis 2017. Des opérations allant du rapatriement forcé de citoyens saoudiens depuis d'autres pays de la région, à la séquestration et à la torture (physique et psychologique) de prisonniers, dans des palais appartenant au prince saoudien et à son père, le roi Salmane.

Torture et basses besognes

En 2017, lorsque le prince a séquestré plusieurs centaines de princes, entrepreneurs et anciens dirigeants soupçonnés de corruption, dans un hôtel de luxe, deux personnes directement liées à ce groupe d'intervention étaient à la manœuvre sur place : Saud al-Qahtani, qui supervisait le groupe, et Maher Abdulaziz Mutreb, qui la menait sur le terrain. Tous deux auraient participé à l'opération pour obtenir des aveux des personnes retenues sur place, parfois brutalement (l'un deux serait mort sur place, selon des témoins). Le gouvernement saoudien nie toute violence durant l'opération.

Le Groupe d'Intervention Rapide serait également, toujours selon le New-York Times, impliqué dans la séquestration et la torture de nombreuses militantes pour les droits des femmes il y a un an. La sœur de l'une d'elles raconte au journal qu'elles étaient détenues de manière "informelle" dans un palais inutilisé du port de Jidda, dans de petites chambres coupées du monde extérieur, avant d'être, pour certaines, interrogées et torturées (coups, chocs électriques,"waterboarding", menaces de viol et de meurtre). Elle assure que Saud al-Qahtani était souvent présent lors de ces interrogatoires.

Des électrons libres, selon le pouvoir saoudien

Cette campagne secrète pour museler toute opposition au prince tout juste arrivé au pouvoir, aurait pris une ampleur sans précédent, selon Bruce Riedel. "Dans le passé, un opposant comme Jamal Khashoggi n'en aurait pas valu la peine", explique-t-il. "Nous n'avons jamais vu une répression à cette échelle." Toutefois, jusqu'ici, les agences américaines n'auraient aucune preuve décisive de l'implication du prince Mohammed Ben Salmane, même s'ils ont identifié des méthodes très similaires dans d'autres opérations menées sous son autorité.

L'ambassade saoudienne à Washington a réagi à ces accusations en expliquant "prendre très au sérieux les allégations de mauvais traitements d'accusés dans des procès ou de prisonniers condamnés". Elle rappelle que les lois saoudiennes condamnent la torture, et que le procureur de la République local et la Commission saoudienne des droits de l'Homme s'intéressent de près à ces affaires.

Le gouvernement saoudien affirme également depuis plusieurs mois que la mort de Khashoggi n'a jamais été ordonnée par Riyad, et qu'elle aurait été décidée sur place par l'équipe. Onze d'entre eux sont accusés de meurtre par la justice saoudienne, cinq risquent la peine de mort. Reste à savoir s'ils ont ou non respecté leurs ordres.

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