Le 4 août 2020, peu avant 18 heures, dix pompiers répondent à un appel d’urgence pour un départ de feu dans un hangar du port de Beyrouth. Ils sont tués dans l’explosion de 2 750 tonnes de nitrate d’ammonium, arrivés et stockés dans le port dans de la capitale dans des conditions encore floues.

Ils étaient dix, neuf hommes et une femme, à répondre au premier appel du port de Beyrouth. Ils y ont laissé leur vie. Dans leur caserne, sur les véhicules, on se souvient de ces héros.
Ils étaient dix, neuf hommes et une femme, à répondre au premier appel du port de Beyrouth. Ils y ont laissé leur vie. Dans leur caserne, sur les véhicules, on se souvient de ces héros. © Radio France / Aurélien Colly

Dans la caserne de la Karantina, le lieutenant Marouan Metri, 45 ans dont 25 dans les pompiers, énumère les noms de ses dix camarades. Leurs portraits sont partout, sur les camions, dans les bureaux ou sur d’immenses poster, installés au-dessus de l’entrée principale.

"On a voulu que leur mémoire, que leurs visages restent dans nos cœurs. C’est très difficile. C’était comme nos enfants, nos frères, on passait plus de temps ensemble, ici, que dans nos familles. On n’arrive pas y croire et c’est encore un choc très grand pour nous."

"'Je veux y aller !', 'Non c’est moi'. Ils se chamaillaient en permanence pour aller au feu, ils étaient toujours motivés", confie le gradé, avant de décrire une équipe de passionnés, de courageux.

Dans les deux véhicules – camion et ambulance – envoyés le mardi 4 août au port, trois pompiers étaient de la même famille : Najib Hatti, 27 ans, au volant du camion qui s’est dirigé vers le port le 4 août, son cousin Charbel Hatti, 21 ans, et le beau-frère de ce dernier, Charbel Karam, 38 ans. "Ces trois passaient beaucoup de temps ensemble à la caserne ou en famille, ils aimaient aussi partir ensemble sur des interventions", explique le lieutenant Metri.

Il y avait aussi deux copains d’enfance, inséparables, même en intervention – Ralph Mallahi, 23 ans et Joe Bou Saab, 28 ans – et la seule femme de la caserne – Sahar Fares, 27 ans, secouriste. "Elle arrivait toujours avant son service, et elle restait après, toujours de bonne humeur ! C’était le sourire de la caserne", explique le lieutenant Metri.

Dans la cour de la caserne, derrière les portraits des soldats du feu tués, des véhicules offerts par les marins-pompiers de Marseille.
Dans la cour de la caserne, derrière les portraits des soldats du feu tués, des véhicules offerts par les marins-pompiers de Marseille. © Radio France / Aurélien Colly

Un mois après le drame, la caserne de la Karantina est encore profondément endeuillée. Soufflé par l’explosion, le bâtiment principal est ravagé. À l’étage, il n’y a plus le centre des opérations, plus de bureaux, plus de chambres pour les pompiers qui dorment sous une tente militaire, à l’extérieur. Au rez-de-chaussée, les camions portent les stigmates de l’explosion et tout le matériel est perdu. Sur le parking, il n’y a plus qu’un camion et des véhicules légers prêts à partir ; des dons, notamment des marins-pompiers de Marseille.

Intervention à l'aveugle

"Le jour de l’explosion, quelques minutes avant 18 heures, quelqu’un a appelé pour dire qu’il y avait un incendie sur le port. Ils ont simplement dit : 'Il y a un feu sur le port, dans le hangar n°12', raconte le Lieutenant Metri. "C’est très difficile pour tout le monde. Ils n’avaient pas les bonnes informations pour savoir ce qu’il y avait dans les dépôts", soupire à côté le lieutenant Michel Murr. Ce pompier passé par la France pour sa formation, avait lui-même formé une bonne partie de ses collègues tués, il a mené aussi les opérations de recherches de leurs dépouilles dans les décombres du port. 

Les lieutenants Murr et Metri, de la caserne de la Quarantaine, à quelques centaines de mètres du port de Beyrouth.
Les lieutenants Murr et Metri, de la caserne de la Quarantaine, à quelques centaines de mètres du port de Beyrouth. © Radio France / Aurélien Colly

Soumis au devoir de réserve, les pompiers de la Karantina ne vont pas plus loin et préfèrent souligner qu’ils ont sauvé des vies. En appelant des renforts le 4 août, juste avant l’explosion, les dix sacrifiés ont fait sortir de la caserne 40 collègues qui étaient à l’extérieur quand le bâtiment a été soufflé.

Le besoin de savoir

Les familles ont beaucoup moins de retenue. "Ma tristesse ne s’effacera jamais, jusqu’à la fin de ma vie. Je suis en colère, je veux savoir qui a tué mon frère et les autres", lance David, qui passe régulièrement à la caserne depuis l’explosion, pour se remémorer son frère cadet, Ralph. Sur ses deux avant-bras, il a tatoué le nom de son frère, Ralph, et de son meilleur ami, Joe. "Ils m‘ont coupé les bras."

Dans son salon, où trône une photo de son neveu qui faisait partie de l’équipe, Rita s’interroge et accuse :

"Pourquoi ce n’est pas la brigade de pompiers du port qui est intervenue ? Tous les responsables étaient au courant. Du président jusqu’en bas, ils savaient ce qu’il y avait sur le port. Ils les ont envoyés à la mort. Ils les appellent martyrs mais ils les ont tués."

Avec plusieurs familles, Rita continue de réclamer une enquête internationale, "pour connaître la vérité, les responsabilités et surtout, pour qu’ils reposent en paix".

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