Les 10 grands électeurs que le Wisconsin choisit pour désigner le président des États-Unis sont traditionnellement très disputés. Avec la crise sanitaire, les inquiétudes économiques, un temps oubliées, reprennent le dessus. Et l'affaire Jacob Blake pourrait ranimer le vote des Afro-Américains.

À Kenosha, au sud du Wisconsin, les stigmates des émeutes raciales du mois d'août 2020 demeurent.
À Kenosha, au sud du Wisconsin, les stigmates des émeutes raciales du mois d'août 2020 demeurent. © AFP / Scott Olson / Getty

Si chaque État américain a son surnom, celui de Wisconsin, traduit en français, n'est pas le plus flatteur : l'État "des blaireaux" (Badger State), en référence non pas cet animal mais aux tunnels qu'il habite, comparables à ceux que les mineurs du XIXe, surnommés "garçons blaireaux", creusaient ici.

C'est sans doute pour faire sortir ses habitants de leur trou que les candidats à la présidentielle américaine ont fait de cet État un terrain d'élection : le Wisconsin est le moins peuplé des six premiers États en termes de dépenses publicitaires électorales cette année. Signe qu'il recèle toujours un bon stock d'électeurs à mobiliser.

Traditionnellement, les 10 grands électeurs désignés par les citoyens du Badger State sont très disputés. Mais depuis quelques semaines, le candidat républicain semble avoir déserté les écrans, Joe Biden, lui, ne peut en faire l'économie. D'autant qu'il y a quatre ans, Donald Trump a arraché cet État par… un peu moins de 23 000 voix sur 3 millions de votants !

Peut-être l'actuel président est-il parvenu à séduire un électorat plutôt acquis aux démocrates jusqu'alors : celui des ouvriers, des classe laborieuses, qui paient le prix fort du déclin de l'industrie manufacturière, très présente dans le Badger State (il fait partie de la "Rust Belt", la ceinture de la rouille, en référence au caractère industriel de la région).

De 8,6  % en 2009, après la crise du subprime, le taux de chômage a progressivement baissé pour revenir à 3  % en 2018 (il a légèrement progressé en 2019, néanmoins). Donald Trump ne saurait à lui seul revendiquer ce fait d'armes – la baisse était déjà bien engagée lorsqu'il a été élu –, mais il ne manquera pas d'en tirer un bénéfice, en invoquant par exemple la renégociation des accords de libre-échange avec le Mexique et le Canada.

C'est son attention pour les déclassés, à mettre en regard avec la quasi absence d'Hillary Clinton dans la région, qui a alimenté sa victoire ici en 2016. En particulier grâce au vote des blancs de la classe laborieuse.

Le combat des marges

Joe Biden multiplie donc les promesses en direction de cette population, aujourd'hui de nouveau ébranlée par les conséquences de la crise sanitaire : investissements sur le Made in America, modernisation des infrastructures et créations d'emplois.

S'il veut faire la différence, c'est sur les marges que le candidat démocrate doit investir. Sur les blancs, très largement majoritaires dans le Wisconsin, et en particulier sur les femmes et sur celles et ceux qui ont fait des études supérieures. Une population qui nourrit la croissance démographique de Madison, notamment, et qui votera volontiers démocrate. Mais Biden doit aussi toucher les Afro-Américains, qui ont fait de Kenosha, petite ville du sud de l'État, le nouvel épicentre d'un mouvement qui balaie l'Amérique, Black Lives Matter. Le 23 août dernier, des images montrant des policiers tirer à bout portant sur un homme noir, Jacob Blake, déclenchent de violentes émeutes.

Trump appelle à la restauration de la loi et l'ordre, tandis que son rival l'accuse "d'attiser les flammes de la violence". Accusation tristement vérifiée après qu'un jeune (blanc) de 17 ans a tiré sur des manifestants le 25 août, tuant deux personnes (noires) et en blessant une.

Le vote noir pourrait donc faire la différence dans le Wisconsin, si seulement Joe Biden parvenait à mobiliser les Afro-Américains (6,7 % de la population de l'État, pour une moyenne nationale de 12,8 %) et leur faire retrouver le chemin des urnes. Au-delà du traitement dont ils font l'objet et que Black Lives Matter dénonce, nombre d'entre eux se vivent toujours comme des oubliés. Des oubliés de la reprise économique, mais aussi des oubliés de la crise sanitaire qui a suivi.

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