Chaque année, Human Rights Watch répertorie les atteintes aux droits de l’homme dans le monde, et elles étaient nombreuses en 2021. Pourtant, contrairement à une idée répandue, les régimes autocratiques ne seraient pas en train de gagner du terrain, au contraire, explique Kenneth Roth, directeur exécutif de l'ONG.

Des femmes manifestent à Rangoun en juillet dernier contre le coup d'État militaire survenu en février 2021 en Birmanie.
Des femmes manifestent à Rangoun en juillet dernier contre le coup d'État militaire survenu en février 2021 en Birmanie. © AFP

FRANCE INTER : S'il n'est toujours pas optimiste, le rapport annuel de Human Rights Watch, qui est rendu public ce jeudi, révèle tout de même un phénomène encourageant...

KENNETH ROTH, DIRECTEUR EXÉCUTIF DE HRW : "Selon la croyance populaire, ces derniers temps, les autocrates auraient gagné du terrain et les dirigeants démocrates seraient en déclin. Mais il apparaît que c'est beaucoup plus compliqué que cela. En fait, l'environnement est assez difficile pour les autocrates de nos jours. Nous le voyons parce qu'il y a eu des manifestations publiques massives en faveur des démocraties dans de très nombreux pays. Il y a eu aussi une tendance croissante à de larges alliances politiques de gauche à droite, pour vaincre un autocrate."

Vous donnez des exemples de mouvements de protestation qui ont vu le jour et à travers lesquels s’exprime le désir de démocratie. Sauf que nombre de ces mouvements ont été réprimés comme à Hong Kong ou au Soudan…

"Ce qui est impressionnant, c'est la fréquence à laquelle les gens sont descendus dans la rue, même lorsqu'ils risquaient d'être jetés en prison ou abattus. Il y a eu un coup d'État militaire en Birmanie, une prise de contrôle militaire au Soudan, mais les dirigeants militaires [de ces pays] sont en difficulté. Ils ont complètement perdu la confiance de leur peuple. En Birmanie, un mouvement de désobéissance civile massif est apparu. La junte fait face à des sanctions économiques et elle est en train de faire marche arrière. Le Soudan essaie actuellement de négocier. Les militaires savent qu'ils ont perdu le soutien de la population."

Même s'il y a eu un recul dans certains pays, je trouve toujours réconfortant le fait qu'il existe une demande populaire si forte en faveur de la démocratie.

Sur le plan politique, vous notez une tendance à voir des coalitions émerger pour faire tomber des régimes corrompus...

"C'est ce qui s'est passé en République tchèque pour se débarrasser du Premier ministre Andrej Babis. C'est arrivé en Israël pour se débarrasser du Premier ministre Benjamin Netanyahu. C'est en quelque sorte ce qui s'est passé aux États-Unis, avec le rassemblement autour de Joe Biden. C'est ce qui se passe maintenant en Hongrie, où Victor Orban fait face à une large coalition et pourrait facilement perdre les prochaines élections. Comme, en Turquie, où le président Erdogan doit affronter une large coalition similaire. Cela montre, pour moi, la sophistication politique de la part des partis politiques de ces pays qui ont peut-être leurs différences, mais qui ont en commun la nécessité de défendre la démocratie."

Le 12 novembre dernier, Emmanuel Macron recevait son homologue égyptien Abdel Fattah al-Sisi à l'Élysée en marge de la Conférence internationale pour la Libye.
Le 12 novembre dernier, Emmanuel Macron recevait son homologue égyptien Abdel Fattah al-Sisi à l'Élysée en marge de la Conférence internationale pour la Libye. © AFP / Ludovic Marin

Vous êtes sévère à l’égard des dirigeants démocratiques qui seraient trop faibles face aux autocrates. Et vous égratignez Emmanuel Macron…

"L'un des grands problèmes est que si de nombreux gouvernements déclarent soutenir les droits de l'homme dans leur politique étrangère, ils ont tous tendance à faire des exceptions majeures lorsqu'il s'agit de certains pays alliés. Et le gouvernement français en est un parfait exemple.

L'Égypte traverse aujourd'hui la pire période de répression de son histoire moderne. Mais parce que le régime du président Sissi est un acheteur majeur d'armes françaises, parce qu'il aide à lutter contre les phénomènes migratoires, parce qu'il est considéré comme fournissant une sorte de stabilité au Moyen-Orient, le gouvernement français continue de le soutenir, et continue de lui vendre des armes.

Le président Macron a même donné la Légion d’honneur au président Sissi. Cela tourne donc en dérision une politique étrangère dont on dit qu'elle est construite sur le respect des droits de l'homme."

Y a-t-il de vrais motifs d’espérer d’autres changements à venir, au Brésil par exemple ?  

"Le Brésil fait face à des élections cette année, que Bolsonaro pourrait facilement perdre. Il tente de saper le scrutin à peu près comme Trump a tenté de saper les élections aux États-Unis. Mais, vous savez, le Brésil, comme les États-Unis, possède une société civile vigoureuse, une presse saine et libre, un Congrès indépendant, un pouvoir judiciaire indépendant. Je suis donc convaincu que les institutions sont suffisamment fortes pour résister aux manipulations de Bolsonaro.

Mais cela montre aussi l'importance de ces institutions. La défense de la démocratie ne consiste pas simplement à encourager le droit de vote. Elle doit passer par des institutions indépendantes, et par divers freins et contrepouvoirs. Je pense que la vraie leçon à tirer de l'année écoulée est qu'il y a lieu d'être optimiste quant à l'existence de mouvements forts et puissants qui s'opposent aux autocrates, et qui résistent à leur répression.

Les gens veulent la démocratie, et il est important que les grandes puissances occidentales trouvent des moyens de se tenir aux côtés des populations de ces pays pour défendre leurs droits et leur quête légitime de démocratie."