Un mois après la prise de pouvoir des islamistes en Afghanistan, les Nations unies alertent sur la situation humanitaire dans le pays, jugeant qu'une "catastrophe" est "imminente". Le représentant de Médecins sans frontières dans le pays explique que l'ONG a plutôt de bonnes relations avec les talibans.

L'ONG Médecins sans frontières est implantée dans cinq régions d'Afghanistan. Image d'illustration.
L'ONG Médecins sans frontières est implantée dans cinq régions d'Afghanistan. Image d'illustration. © Getty

Les Nations unies craignent une "Catastrophe humanitaire imminente" en Afghanistan. Le Fond monétaire international a d'ailleurs appelé à agir, lors d'une réunion à l'ONU et plus d'un milliard de dollars ont été promis cette semaine, sans qu'on sache, précisément, quand et comment serait distribué l'argent. Pour l'ONU, sans soutien, presque toute la population afghane risque de basculer sous le seuil de pauvreté l'année prochaine. Filipe Ribeiro, représentant de Médecins sans frontières à Kaboul, l'une des ONG qui travaillent encore en Afghanistan, fait état d'une dégradation du système de santé, qui s'accélère, selon lui. Il évoque également les relations avec les autorités talibanes dans l'organisation de leur action humanitaire. 

FRANCE INTER : Que constatez-vous sur le terrain ? 

FILIPE RIBEIRO : "La continuation, malheureusement, de ce que l'on voyait auparavant avec une accélération de la détérioration du système de santé, pour ce qui nous concerne, qui était déjà largement défaillant et qu'il devient de plus en plus, avec beaucoup d'interrogations sur sa capacité à faire face aux besoins de la population dans un futur proche."

Comment se manifeste cette défaillance ? 

"Tout simplement : quand les malades vont à l'hôpital ou au centre de santé, il n'y a plus personne pour les prendre en charge. Le personnel, dans certains endroits, n'est pas payé depuis plus de cinq mois. Il y a des ruptures de stock et peu d'approvisionnement en médicaments essentiels. On constate depuis plusieurs semaines déjà une augmentation de la fréquentation dans nos propres hôpitaux. 

Ce qu'il faut savoir, c'est que le système de santé était déjà défaillant. Au mois de mai déjà, le ministère de la Santé avait vu son budget amputé de 60%.

De ce fait, on a vu une augmentation du nombre de patients qui se reportent sur les structures qui fonctionnent, or ces structures ne sont pas nombreuses. Ce phénomène s'est accéléré ces dernières semaines, bien évidemment, à la faveur de l'arrêt brutal du financement, que ce soit par la Banque mondiale, la Banque asiatique de développement et d'autres bailleurs de fonds. Les ONG, l'humanitaire ne pourra pas remplacer l'État et le système de santé."

Vous êtes présent dans cinq régions d'Afghanistan, vous travaillez avec les talibans. Comment se passent vos contacts avec eux ?

"Pour nous, la situation a peu changé. Nous avions des relations avec le gouvernement précédent et nous en avons avec le gouvernement actuel ; nous avons toujours eu des relations avec toutes les parties du conflit. Le principal changement est l'amélioration des conditions de sécurité et le fait qu'aujourd'hui, on peut continuer à travailler à peu près normalement. Mais nous avons plus de patients qui se présentent dans nos différents centres."

Amélioration des conditions de sécurité, qu'est-ce que cela signifie ?  

"Ça veut dire que depuis qu'il y a plus de combats, c'est beaucoup plus facile de pouvoir se déplacer. C'est aussi bête que ça. La fin du conflit, même s'il reste ici et là quelques poches. Globalement, la situation sécuritaire s'est largement améliorée."

Vos contacts avec les autorités, cela fait partie du travail des humanitaires. Les négociations sont-elles différentes avec les talibans qu'avec le gouvernement précédent ? 

"Elles sont, de facto, différentes. Parce que les interlocuteurs ont changé. Parce que leurs priorités ont changé, parce que leur agenda politique n'est pas le même. 

Aujourd'hui, il faut bien dire qu'ils sont plutôt ouverts à la discussion et nous écoutent. 

Donc, on a des relations qui sont bonnes sur le plan de la négociation de notre espace de travail et notre capacité à faire tourner nos centres de santé et nous demandent d'ailleurs de faire plus, très clairement. Maintenant, comment tout ça va évoluer ? Ça fait à peine plus d'un mois qu'ils ont pris le pouvoir. On est toujours dans une phase de transition."

2.300 Afghans travaillent pour MSF, y compris des femmes. Les talibans laissent-ils travailler ces femmes en toute liberté ? 

"Dans le secteur de la santé, oui, nous n'avons absolument aucun problème pour nos collègues féminines viennent travailler chez nous, dans les hôpitaux ou les centres de santé et même au bureau. Ce n'est pas tout à fait le cas pour d'autres secteurs d'activité. Est-ce que c'est une exception ? Je n'en sais rien. On verra sur le long terme."

Thèmes associés