En Algérie, le président de l'Assemblée populaire nationale (APN), Moad Bouchareb a démissionné. Plusieurs centaines d'étudiants et enseignants algériens manifestent ce mardi pour la 19e semaine d'affilée contre le régime. Entretien avec Adlène Meddi, écrivain et journaliste algérien.

Manifestations de plusieurs centaines d'étudiants à Alger pour la 19e semaine consécutive
Manifestations de plusieurs centaines d'étudiants à Alger pour la 19e semaine consécutive © AFP / Ryad Kramdi

En Algérie aujourd'hui, deux hommes dominent la situation. Abdelkader Bensalah, chef d'État par intérim depuis le 9 avril 2019, et le général Gaïd Salah, qui a fait arrêter plusieurs proches de l'ancien président Bouteflika et organise la répression des manifestations qui continuent d'avoir lieu chaque vendredi depuis le 19 février.

À quoi aboutira la révolution dite "du sourire", dans un pays où il était interdit de manifester depuis 2001 ? Nul ne le sait encore. Ces manifestations ont poussé Abdelaziz Bouteflika à la démission. Les Algériens attendent désormais un changement complet de régime, et au plus vite le départ de tous les anciens fidèles de l'ex-président Bouteflika encore aux manettes, en tête desquels le général Gaïd Salah et le président Bensalah.

Or la tension est montée ces derniers jours entre manifestants et forces de l'ordre. Gaïd Salah a fait procéder à l'arrestation d'une figure historique du FLN, après d'autres arrestations de personnalités de la vie économique ou politique. 

L'écrivain et journaliste Adlène Meddi (ex-rédacteur en chef d’El Watan Week-end à Alger, journaliste pour le magazine en ligne Middle East Eye et collaborateur de l'hebdomadaire Le Point) a signé trois thrillers politiques sur l’Algérie, dont le dernier primé en France, 1994 (Rivages). Il est également spécialiste des questions de politique interne et des services secrets algériens. Nous lui avons demandé comment il voyait cette période qui écrit l'Histoire algérienne.

FRANCE INTER : S'oriente-t-on d'après-vous vers la tenue dans six mois d'une élection présidentielle organisée par Bensalah, ou bien des législatives pourraient-elle avoir lieu au préalable ? 

ADLENE MEDDI : "Il y aurait, selon plusieurs observateurs, un compromis entre une majorité de l'opposition et l'armée (Bensalah ne représente que le pouvoir régalien transitoire). Ce compromis permettrait d'aller vers une présidentielle avant la fin 2019.

L'idée fait son chemin dans les rangs des partis et l'armée ne veut plus assumer de gérer le vide institutionnel.

Ceci dit, il faudra attendre la conférence du 6 juillet qui réunira opposition et société civile pour affirmer que ce schéma consensuel sera adopté. Sinon, les autorités ne pourront imposer seules une présidentielle dans trois ou dans six mois : le refus populaire est profond."

Peut-on supposer que la mobilisation de ce vendredi sera d'autant plus forte, malgré les arrestations et tensions des dernières semaines ?

"Pour le moment il est difficile de se projeter jusqu'au vendredi pour conjecturer autour de la mobilisation ; mais il est certain que, malheureusement, la tension face aux agissements des forces de l'ordre sera importante."

Arrestations et limogeages s'enchaînent ces dernières semaines. S'agit-il pour le pouvoir d'éliminer des épouvantails pour redorer son blason aux yeux du peuple ou bien s'agit il d'autre chose ?

"Il s'agit souvent de plusieurs dynamiques qui se chevauchent : à la fois de véritables enquêtes sur la corruption bloquées durant des années et enfin libérées des tiroirs mais aussi quelques vieilles hostilités qui ressortent entre des segments du régime. Mais cela reste parfois inquiétant avec des arrestations empêchant le droit à l'expression libre."

Que penser de la démission du président de l'Assemblée populaire nationale (APN) ? 

"C'était prévisible. C'est une énième anomalie du système Bouteflika qui tombe. Le souci est d'analyser comment des coups de force politiques se sont succédé depuis la maladie de Bouteflika en 2013. Et ça c'est encore une autre malheureuse histoire."

Gaïd Salah a fait interdire les drapeaux berbères lors des manifestations. Comment expliquer cette interdiction ?

"Je l'ai expliqué dans un article sur Middle East Eye où j'explique ce phénomène. La structure sécuritaire pesante et omniprésente se charge, pour sa part, de produire toute une littérature sur "les menaces intérieures et extérieures". En l’absence d’institutions viables et légitimes, donc en phase avec la réalité de la société, seul le discours alarmiste et paranoïaque des sécuritaires trouve écho chez nos décideurs. En voyant les jeunes Algérois manifester dans la capitale, le logiciel sécuritaire interprète cela comme des éléments dissidents qui violent l’espace public privatisé par les forces de sécurité, en brandissant une bannière non nationale appelant à diviser le pays."

Dans quelles conditions travaillent les journalistes algériens en ce moment ? Brouillage des communications vers l'étranger, coupures internet, la circulation des infos est-elle entravée ?

"Je rappelle ici que le site TSA, l'un des plus importants médias électroniques algériens est bloqué depuis le 12 juin en Algérie, qu'aucune autorité n'a répondu aux demandes d'explications de nos confrères. Cet exemple, qui s'ajoute aux refus de visas pour les journalistes étrangers, aux pressions économiques sur les médias privés, au monopole sur les médias publics, les campagnes de trolls sur les réseaux sociaux, les entraves administratives multiples... Tout cela relève de l'ADN d'un régime qui ne peut se passer de son aspect autoritaire."

Les campagnes d'arrestations pèsent aussi sur les gens : l'autocensure se pratique pire que sous l'ère Bouteflika.

Dans quel état d'esprit êtes-vous actuellement, arrivé à ce stade de la situation, dans cet entre-deux, qui ne dit pas encore l'avenir ?

"Nous vivons deux temps qui se chevauchent : celui, à long terme, d’un changement social et politique qui ne peut qu’être bénéfique en faisant sauter le carcan des atavismes d’un régime finissant ; celui, actuel, où le régime poursuit ses logiques répressives, attaché à un formalisme institutionnel qui nous a tant coûté lors des deux derniers mandats de Bouteflika. Je suis donc, en même temps, très optimiste et passablement pessimiste."

Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.