En Espagne, 14 villages de la Sierra de Madrid, aux portes de la capitale, n’ont recensé aucun cas de coronavirus. Avec le déconfinement, leurs habitants craignent l’arrivée massive des citadins en mal de grand air... et avec eux de la maladie.

Robregordo, 61 habitants, zéro cas de coronavirus... et un confinement exemplaire.
Robregordo, 61 habitants, zéro cas de coronavirus... et un confinement exemplaire. © Radio France / Isabelle Labeyrie

A mille mètres d’altitude, 80km au sud de Madrid, Villavieja Del Lozoya. 350 habitants, son église, ses ruelles en pierre, son air vif... et aucun cas de coronavirus. La maire, Arancha Reguera, a réagi très vite, avant même les décisions gouvernementales : "Quand on a su, le lundi 9 mars, que le gouvernement voulait fermer les écoles deux jours plus tard, nous, on a tout de suite fermé la mairie. Ça a bien aidé je pense, parce qu’il y a toujours du monde qui va et vient ; ça aurait pu être un foyer de contamination."

Dans le village, des femmes ont fabriqué des masques, un par habitant ; c’est la maire qui est allé les distribuer en porte-à-porte. À Villavieja Del Lozoya, 70 % de la population a plus de 65 ans : des citoyens particulièrement vulnérables face au virus. Alors si le confinement a bien été respecté, ce n’est pas uniquement par sens des responsabilités.

"Dans un village tout proche, à 3 kilomètres", dit Arancha Reguera, "il y a eu beaucoup de morts dans une maison de retraite... Les habitants d’ici ont eu peur. Ça les a convaincus de rester confinés." 

Livraisons à domicile, courses pour les voisins

Madame la maire a distribué à ses administrés les contacts des supermarchés assurant la livraison à domicile, car tout le monde est fortement incité à rester à la maison. Mais pour ceux qui doivent vraiment se déplacer, on s’organise, comme à Robregordo, dans le village d’à côté : une fois par semaine, un homme est chargé d’aller faire les courses pour ses voisins

Aujourd’hui c’est Domingo, 72 ans, qui remonte de la vallée : "Je suis allé à la pharmacie pour un voisin, qui m’a donné sa carte bleue. J’ai pris du pain pour deux ou trois autres... Je peux rapporter de la bière, de la nourriture, toute sorte de choses. Et je suis bien équipé, avec mon masque et mes gants, tout ! La semaine prochaine, ça tourne, ce sera quelqu’un d’autre..."

Depuis ce samedi 2 mai, les habitants de la Sierra peuvent eux aussi sortir de chez eux simplement pour prendre l’air. Pourtant, Domingo et sa femme Carmen (qui habitent à Madrid et sont venus se réfugiés à Robregordo juste avant le confinement), ne s’autorisent aucun écart. Ils se sentent privilégiés mais savent que la situation du village, épargné par le coronavirus, est extrêmement fragile.

"Si on veut que tout ça se termine, on doit respecter ce qu’on nous dit."

"Moi, je reste à la maison !", dit Carmen, pourtant habituée à marcher cinq kilomètres par jour en temps normal. "Si quelqu’un passe, je le salue, je prends des nouvelles par la fenêtre, c’est tout... Même s’il n’y a personne ici dans la rue, si je sors, je ne me sens pas bien : j’ai l’impression de tricher, de faire du mal aux autres ! (...) Cette situation, c’est comme une guerre froide. Sans bombes... mais avec des vies qui s’en vont en silence, des vies de personnes âgées, comme nous. C’est très dur." 

Maria Cano, maire de Robregordo : "J'ai peur que nos villages se transforment en destination de vacances pour les Madrilènes confinés... et que le virus fasse son apparition."
Maria Cano, maire de Robregordo : "J'ai peur que nos villages se transforment en destination de vacances pour les Madrilènes confinés... et que le virus fasse son apparition." © Radio France / Isabelle Labeyrie

L’arrivée des Madrilènes... et du virus ?

"Mais ça va s’arrêter !", estime Domingo, l'époux de Carmen. "On ne sait pas quand mais... ça va s’arrêter." Un enthousiasme que ne partage pas Maria Cano, 30 ans, maire de Robregordo. 

Après le déconfinement, dit-elle, les Madrilènes ne pourront sans doute pas voyager en-dehors de leur région (celle de son domicile principal). Pour prendre l’air et respirer la pleine nature à seulement une heure de route de la capitale, ils risquent donc de se ruer dans la Sierra... Et le virus avec eux. 

"J’ai peur que tous ces gens débarquent alors qu’on n'a pas les moyens de les contrôler. Parce que le virus sera toujours là ! Nous, on n’a pas de police ici..." s'inquiète Maria Cano. "Il nous faudra un coup de main de la gendarmerie, ou alors que la ville de Madrid sorte des directives pour limiter les déplacements vers nos villages... En tout cas, on va avoir besoin d’aide ces prochains mois"

Résistiré, "Je résisterai"

À la pharmacie de Villavieja del Lozoya, Mercedes, la patronne, croule sous les demandes des clients : "Les gens me posent plein de questions ! Je fais ce que je peux mais... ce qu’on nous dit un jour n’est plus valable le lendemain. En tout cas, ici, on respecte toutes les mesures de précaution, la distanciation, le lavage des mains... Même si le fait de ne pas avoir de cas de Covid-19 est aussi lié à la chance... Il ne faut surtout pas se relâcher." 

Dans son officine basse de plafond, un peu sombre, un peu vieillotte, la radio est allumée en permanence. Mercedes, qui travaille dans la Sierra depuis 20 ans, chante parfois avec ses clients. 

Sa chanson du moment ? "Je résisterai" : un titre des années 80, repris par les stars espagnoles du moment. Devenu le symbole de tous ceux qui luttent contre le coronavirus. "C’est ce que l’on doit faire", dit Mercedes. "Aller de l’avant. Résister."

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