Les réseaux sociaux iraniens prennent des airs de #Metoo. Depuis quelques semaines, des jeunes femmes témoignent, parfois sous leurs propres noms, pour dénoncer viols et agressions sexuelles. La fin d'un tabou comme une libération.

Un mouvement large et inédit en Iran pour dénoncer viols et agressions sexuelles
Un mouvement large et inédit en Iran pour dénoncer viols et agressions sexuelles © Radio France / Atta KENARE

Il y a quelques semaines, Daria*, 25 ans, étudiante à Téhéran, a raconté comment un ancien étudiant en archéologie l'avait harcelée. "C'était il y a deux ans, dans la rue, il m'a invité chez lui, il m'a ridiculisée parce que je lui disais non", raconte-t-elle à France Inter. 

Une vingtaine de femmes ont été victimes, deux amies d'amis ont été violées. Et à chaque fois c'est le même procédé : il les invite chez lui, les fait boire... et le lendemain elles se réveillent nues dans son lit.

Daria a été l'une des premières à témoigner sur les réseaux sociaux, avec son vrai nom. Depuis, une quinzaine de victimes de cet ancien étudiant ont pris la parole, en rendant son nom public. Sous la pression, la police a arrêté l'auteur présumé de ces viols et agressions il y a quelques jours et a ouvert une enquête. "C'est un peu le #Metoo iranien", analyse Azadeh Kian, sociologue iranienne et directrice du Centre d'enseignement, de documentation et de recherches pour les études féministes (CEDREF). "Si ces dénonciations et ces accusations continuent, on peut s'attendre à ce que davantage d'hommes accusés de viol ou de harcèlement en Iran soient arrêtés par la justice. Désormais les autorités sont obligées de réagir, et c'est une très bonne chose."

"On a été encouragée à parler"

Le cas de Daria s'inscrit dans un mouvement beaucoup plus large et inédit en Iran. "Ce qui est nouveau dans le pays, c'est que les gens encouragent les témoignages. Avant, on disait que les victimes étaient des menteuses, maintenant on nous croit, la police veut tout savoir", ajoute la jeune étudiante. "60% des Iraniens utilisent les réseaux sociaux, donc c'est effectivement une arme redoutable dans les mains des femmes", explique Azadeh Kian.  

Sur Instagram et Twitter, des témoignages s'attaquent aussi à des personnalités connues. Des acteurs, des artistes, des hommes politiques. Il y a quelques jours par exemple, l'ancienne journaliste Sara Otamali a raconté en détail l'agression qu'elle a subie il y a quatorze ans dans une série de tweets largement partagés. Alors qu'elle devait interviewer l'artiste Aydin Aghdashloo dans un musée de Téhéran, il l'a forcée à venir dans son bureau, dans lequel il se trouvait nu sous un peignoir. Il a voulu l'embrasser de force, l'a violemment prise dans ses bras avant qu'elle ne réussisse à s'enfuir.  

"Pendant des années je me suis sentie honteuse, coupable, j'ai beaucoup lu au sujet du mouvement #Metoo, et j'ai pris conscience que ces sentiments étaient normaux", explique-t-elle à France Inter. 

Je m'étais promise que si des femmes iraniennes commençaient à parler, je les soutiendrai, et je raconterai mon histoire. Et je savais qu'il fallait nommer les agresseurs, ça a été ma manière d'aider toutes les victimes.  

Un mouvement initié il y a plusieurs mois

La vague de témoignages a pris une ampleur particulière au cours de ce mois d'août 2020, mais certaines femmes avaient déjà pris la parole bien avant. "Cela ne date pas d'hier, cela a commencé il y a plusieurs mois quand des femmes, en Iran, ont dénoncé publiquement des viols au péril de leur vie", explique Masih Alinejad, dissidente et militante féministe iranienne, installée à New York, et initiatrice du mouvement White Wednesdays. C'est le cas par exemple de Zahra Navidpour, jeune femme qui avait accusé de viol un responsable politique iranien en 2018. Elle a été retrouvée morte chez elle quelques mois plus tard.  

"On compare ce qu'il se passe en Iran actuellement avec le mouvement #Metoo, et c'est vrai qu'il y a des similitudes, mais en Iran, les personnes puissantes qui sont accusées ne sont pas poursuivies", pense Masih Alinejad. Sur Twitter et Instagram, des femmes publient aussi des vidéos qui montrent des agressions sexuelles en pleine rue. Ces prises de paroles apparaissent comme une libération pour beaucoup de femmes. La société iranienne est habitée par une mentalité foncièrement patriarcale. L'alcool est interdit dans le pays, tout comme les relations sexuelles avant le mariage. Porter plainte pour viol est alors un parcours du combattant. L'espoir est grand de voir les langues se délier après cette vague de témoignages.  

*Le prénom a été modifié. 

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