Chaque jour, nous vous présentons une figure de la lutte contre le Covid-19 dans le monde. Aujourd'hui, Anders Tegnell, épidémiologiste en chef de l’Agence de santé publique suédoise, qui parie sur le civisme de ses concitoyens et refuse de les confiner.

Anders Tegnell
Anders Tegnell © Radio France / Louise Bodet

En Suède, ses fans se comptent par dizaines de milliers. Certains se font tatouer son visage sur le bras, on vend sur internet des T-shirts à son image, et le rappeur Shazaam chante ses louanges.

Reçu comme une pop star début avril sur le plateau télé de Skavlan, un talk-show réputé, Anders Tegnell, 64 ans, ne paye pourtant pas de mine avec ses pantalons informes et ses polos fatigués. Mais cet épidémiologiste, inconnu il y a trois mois, est devenu le visage et la voix de la toute puissante Agence de santé publique suédoise, dont il défend les choix et anime quasi-quotidiennement les points presse.

Fiche d'identité

Anders Tegnell
Anders Tegnell © Radio France / Louise Bodet

Né le 17 avril 1956 à Uppsala au nord de Stockholm, Anders Tegnell est diplômé de médecine en 1985 et se spécialise dans les maladies infectieuses. En 1995, il est envoyé par l’Organisation mondiale de la santé (OMS) à Kikwit, en République démocratique du Congo, où une épidémie d’Ebola vient de se déclencher. Il assiste, impuissant, à l’abandon de patients trop atteints et trop contagieux. Et affiche un pragmatisme parfois iconoclaste en réclamant l’envoi de 200 vélos pour favoriser la prévention dans les villages.  

Anders Tegnell a également coordonné pour l'OMS la mise en place de programmes de vaccination au Laos, et a mené des missions pour la Commission européenne. 

En 2009, il est chef de l’unité de contrôle des maladies infectieuses à la direction des Affaires sociales, quand 5 millions de Suédois sont vaccinés contre le virus de la grippe A. Plus de 400 d’entre eux souffrent depuis de narcolepsie et ont été indemnisés par l’État, qui a reconnu sa responsabilité. 

Anders Tegnell est épidémiologiste d’État depuis 2013. Il est marié à Magrit, Néerlandaise, et père de trois filles : Annemiek, infirmière ; Saskia, ingénieure civile et Emily, médecin.

Il a dit

Chaque pays doit avoir son propre système, car tout dépend énormément du contexte : où en est l’épidémie, quelles sont vos capacités sanitaires et légales. Mais ce que nous démontrons en Suède, c’est qu’ouvrir les écoles a peu d’effet sur l’épidémie. Cela présente peu de danger.

Une stratégie unique en Europe

Anders Tegnell est l’épidémiologiste en chef de l’Agence de santé publique qui, en Suède, détermine la stratégie de lutte contre le coronavirus. Le gouvernement suit ses recommandations, et la décision n’incombe pas aux politiques mais aux scientifiques. 

Unique en Europe, cette stratégie ne prévoit pas le confinement de la population, et se base sur la responsabilité individuelle et le sens civique des citoyens. 

Seuls les rassemblements de plus de 50 personnes et les visites dans les établissements pour personnes âgées sont prohibés. Les aînés sont invités à rester confinés. Pour le reste, les autorités sanitaires préconisent la distanciation sociale et les gestes barrière, mais personne ou presque en Suède ne porte de masque. 

Le télétravail est encouragé mais pas obligatoire. Les magasins, les restaurants et les cafés restent ouverts. Sur le plan scolaire, seuls les lycées et les universités organisent leurs cours à distance. Les crèches, écoles primaires et collèges fonctionnent quasi-normalement, les enfants étant jugés moins vecteurs du virus que les adultes. 

L'immunité collective, horizon logique de l'épidémie

La principale préoccupation d’Anders Tegnell est d’éviter le scénario catastrophe d’un système de santé saturé, en étalant l’épidémie au maximum. À ses yeux, l’immunité collective – atteinte si 70 % de la population est affectée – n’est pas un but en soi mais l’horizon logique de l’épidémie, faute de vaccin disponible. Il craint par ailleurs les conséquences économiques, sociales et psychologiques du confinement. 

Inciter plutôt qu’obliger, et surtout vivre avec la maladie dans la durée : ce choix est parfaitement assumé dans un pays où le pragmatisme est une vertu cardinale. Toutefois, cette stratégie a ses angles morts. 40 % des malades sont issus des populations immigrées reléguées dans les quartiers populaires de la banlieue de Stockholm, notamment dans les communautés somalienne, irakienne, syrienne et turque. Et les maisons de retraite enregistrent le tiers des décès dans la région de Stockholm, où se concentrent l’essentiel des cas.

Héros national ou dangereux iconoclaste ?

L’Agence de santé publique reconnaît cet échec et tente d’y remédier. Mais au-delà, le décès prématuré de personnes déjà âgées est parfois jugé en Suède comme un risque acceptable. Pragmatisme d’une société certes progressiste mais qui s'intéresse plus aux résultats qu'à la morale de l'action. 

Parfaite incarnation du sang-froid suédois et héros national ? Ou dangereux iconoclaste "qui joue aux échecs avec la mort", comme on peut le lire dans la presse ? Anders Tegnell est critiqué par une partie de ses collègues scientifiques, mais plusieurs études relèvent que près de 3 Suédois sur 4 le soutiennent, rassurés de voir un scientifique aux commandes et fiers de se reconnaître dans son pragmatisme décontracté. 

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