On a retenu le nom de Li Wenliang, le jeune médecin de Wuhan, mort du Covid-19, l’un des premiers lanceurs d’alerte de la pandémie. Ce que l’on sait moins, c’est qu’il a lui-même été alerté par le docteur Aï Fen, cheffe des urgences à l’hôpital central de Wuhan, réduite au silence par le régime de Xi Jinping.

Le docteur Aï Fen, de l'hôpital de Wuhan, est la première lanceuse d'alerte concernant le Covid-19.
Le docteur Aï Fen, de l'hôpital de Wuhan, est la première lanceuse d'alerte concernant le Covid-19. © DR

Le Quotidien du Peuple a rendu hommage à la secrétaire de la cellule du Parti communiste du service des urgences de Wuhan "pour avoir risqué sa vie pour sauver les malades", mais ce n’est pas ce que l’histoire officielle chinoise retiendra. En révélant la chronologie de la détection du Covid-19, dès la fin décembre, le docteur Aï Fen a-t-elle trop parlé ? Sans doute, aux yeux du régime de Pékin.

Aujourd'hui encore, rares sont ceux qui peuvent confirmer l'avoir vue, après qu'elle a été réprimandée par sa direction pour avoir "fait courir une rumeur et porté atteinte à la stabilité".

Fiche d'identité

Une photo publiée sur le compte Weibo du docteur Aï Fen le 1er avril.
Une photo publiée sur le compte Weibo du docteur Aï Fen le 1er avril. / DR

Docteur Aï Fen, chinoise, responsable du service des urgences à l’hôpital central de Wuhan. 

Son rôle dans la crise

Le docteur Aï Fen a prévenu la direction de son établissement fin décembre de l’émergence de plusieurs cas de pneumonies suspectes. Elle a envoyé des prélèvements au laboratoire qui sont revenus positifs au "Sras coronavirus". Elle décide alors d’alerter ses collègues dans les autres hôpitaux, qui comprennent qu’ils font face à une épidémie potentiellement dangereuse.

Elle a dit

Je ne suis pas une lanceuse d’alerte mais celle qui a fourni le sifflet.

Des déclarations qui fâchent

Le docteur Aï Fen, réputée pour sa capacité à traiter les malades en état critique, a fâché Pékin, qui à ce jour, n’a toujours pas fait la lumière sur l’origine de la pandémie apparue à Wuhan et a laissé courir différentes thèses complotistes ne reposant sur aucune preuve scientifique.

Le 10 mars, jour de la visite historique de Xi Jinping à Wuhan, une interview explosive de la chef des urgences de l’Hôpital de la ville est publiée par le magazine chinois Personnage. Elle y révèle avoir prévenu la direction de son établissement le 30 décembre 2019 de l’existence de plusieurs cas de pneumonies suspectes parmi ses patients. Et elle alerte ses collègues.

Chaque jour, confie-t-elle encore au magazine , "j’ai vu de plus en plus de patients arriver qui n’avaient pas de lien avec le marché des fruits de mer", qui fut présenté comme le point de départ de la pneumonie.

Quatre médecins au sein de son hôpital mourront contaminés par le coronavirus, parmi lesquels le docteur Li Wenliang, l’un des lanceurs d’alerte dont le décès a bouleversé la population chinoise.

Deux jours plus tard, celle qui n’a jamais témoigné de défiance à l’égard du régime – elle est secrétaire de la cellule du Parti communiste du service des urgences –, est prise à partie par sa direction pour avoir "fait courir une rumeur et porté atteinte à la stabilité". Mais Aï Fen regrette de ne pas avoir parlé "partout"

Si j’avais su comment l’épidémie allait évoluer, j’aurais ignoré les réprimandes.

Le régime contre-attaque

L’interview du médecin urgentiste a rapidement été effacée sur les réseaux sociaux chinois, mais pour que le témoignage du docteur Aï Fen survive à la censure, une chaîne de solidarité s’est organisée parmi les internautes, qui ont publié l’article en plusieurs langues. Le docteur Aï Fen est aujourd’hui le médecin le plus célèbre de Wuhan, et, assure un internaute chinois, "un jour, des rues et des places en Chine porteront son nom".

Dans l’intervalle, on tente de suivre à la trace Aï Fen. Le 16 mars, elle a posté un message sur son compte Weibo (le Twitter chinois) pour rassurer ses sympathisants.

Merci de vos attentions, actuellement tout va bien pour moi, je continue le travail. 

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Ce que semble confirmer un témoignage envoyé au bureau de Radio France à Pékin. Le 5 avril, une infirmière qui travaille dans le même hôpital que le Dr AÏ Fen est interpellée dans la rue par un homme, qui nous a fait parvenir cet enregistrement.

Bonjour, vous êtes infirmière dans cet hôpital ? Est-ce que le Dr Aï Fen continue de travailler à l’hôpital ? Oui, elle travaille toujours ici.

Aï a-t-elle disparu ?

En dehors de ce témoignage, les seules informations dont nous disposons à ce jour proviennent du compte Weibo du docteur Aï Fen, ce qui nourrit cette question que  posent de nombreux internautes chinois : "J’espère que c’est bien toi qui tweete tous les jours."

Car pour l’émission australienne 60 Minutes, depuis la mi-mars, le docteur Aï Fen a mystérieusement disparu. Même si, depuis le 29 mars, son compte Weibo n’a jamais été autant été alimenté en messages, en photos et en vidéos.

Le 1er avril, par exemple, elle publie une photo avec ces quelques mots énigmatiques "Joyeux poisson d’avril".  Ou le lendemain, elle invite les Chinois à rester chez eux. "STAY AT HOME", écrit-elle.

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