Au cœur du scrutin législatif du 6 décembre, le système de santé roumain est mis à mal par la crise sanitaire. Déjà vétustes, les hôpitaux sont submergés et les deux principales forces politiques du pays se renvoient la responsabilité de trente années d’impéritie.

Des personnels de santé manifestent devant le siège du gouvernement à Bucarest, le 5 novembre 2020
Des personnels de santé manifestent devant le siège du gouvernement à Bucarest, le 5 novembre 2020 © AFP / Daniel MIHAILESCU

Des patients placés sous oxygène, assis sur de simples chaises ou allongés sur des lits de fortune : ces images largement relayées sur les réseaux sociaux roumains ont été tournées fin novembre dans les couloirs encombrés de Matei Bals, le principal hôpital spécialisé en maladies infectieuses de Bucarest. Ses urgences accueillent au minimum 30 personnes, pour moins de 20 lits d’hospitalisation. Il faut donc attendre souvent plus de 24h pour qu’une place se libère.

Pour afficher ce contenu Facebook, vous devez accepter les cookies Réseaux Sociaux.

Ces cookies permettent de partager ou réagir directement sur les réseaux sociaux auxquels vous êtes connectés ou d'intégrer du contenu initialement posté sur ces réseaux sociaux. Ils permettent aussi aux réseaux sociaux d'utiliser vos visites sur nos sites et applications à des fins de personnalisation et de ciblage publicitaire.
Gérer mes choix

"Nous n'avons pas assez de place", explique le docteur Adrian Marinescu, "alors que les patients ont besoin d’être aidés. Nous devons donc improviser, mais ce qui est le plus important c’est que les patients sont traités et surveillés comme dans une salle normale. Toutefois il est clair que ce n’est pas la meilleure façon de les soigner."

Les centres de soins spécialisés ne sont pas les seuls à être saturés. "Tous nos lits sont occupés", s’inquiète Beatrice Mahler, directrice de l’hôpital Marius Nasta à Bucarest. "Le soir, en début de garde, on ne sait pas comment on va se débrouiller avec les patients qui vont arriver pendant la nuit. Tous les jours, cette situation nous étouffe. C’est comme un corset dans lequel on se retrouve coincé. Si ça continue comme ça, le mois de décembre va être terrible, on va beaucoup pleurer."

Système D, bakchich et népotisme

En Roumanie, la Covid agit comme un révélateur du délabrement avancé du système de santé. Depuis le début de la crise, les démissions se multiplient parmi les personnels soignants pour protester contre le manque de moyens. Faute d’investissements depuis 30 ans, les infrastructures sont vétustes – aucun nouvel hôpital n’a été construit depuis la chute du régime de Ceausescu. La culture du bricolage et de la débrouille domine, les normes de sécurité sont négligées. Moins d'un tiers des 670 établissements hospitaliers roumains disposeraient à ce jour des autorisations requises…

Second facteur : l’exode massif des médecins qui s’en vont gagner de meilleurs salaires en Europe de l’ouest. La Roumanie, 19 millions d’habitants, connaît l’une des densités médicales les plus faibles d’Europe (305 médecins pour 100 000 habitants, contre 524 en Autriche et 431 en Allemagne) alors que le pays forme de nombreux diplômés. Une hausse des salaires de 50 % a bien été décidée en 2018 mais sans que le phénomène ne soit pour l’heure enrayé. Selon le ministère de la Santé, 25 000 médecins et infirmières ont ainsi quitté la Roumanie ces dix dernières années. Et le choix de l’exil est une tendance générale : 4 millions de Roumains vivent aujourd’hui hors des frontières nationales, soit plus d’un cinquième de la population.

Et puis il y a la corruption, grande et petite, dont la Roumanie ne parvient pas à se débarrasser. Le bakchich reste monnaie courante à l’hôpital comme ailleurs, et le népotisme continue de placer aux postes-clé "des gens incompétents", dénonce Oana Gheorghiu, co-fondatrice à Bucarest de l’ONG Donner Vie, qui construit à Bucarest la nouvelle aile de l’hôpital oncologique pour enfants Marie-Curie, structure entièrement financée sur fonds privés dont l’ouverture est prévue au deuxième semestre 2021.

"Il y a la corruption… et il y a l'incompétence. À l’heure actuelle, dans le domaine des investissements dans les infrastructures de santé, l'incompétence est encore pire que la corruption. Je pense que désormais beaucoup de politiciens aimeraient vraiment faire quelque chose, mais ils n'y parviennent pas, parce qu’ils sont confrontés à une administration peuplée de gens pistonnés, de parents, de petits-enfants, d’amis… qui ne sont absolument pas choisis pour leur professionnalisme !"

Un violent incendie dans un hôpital

Dernier chantier lancé par Donner Vie : un service de réanimation modulaire de 18 places qui devrait être opérationnel fin janvier à proximité de l’hôpital de Piatra Neamţ (nord-est du pays), frappé par un violent incendie le 14 novembre 2020. À l’origine du sinistre qui a coûté la vie à 10 patients, la surchauffe du système électrique dans cet établissement construit en 1973 sous le régime communiste, et des normes anti-incendie négligées par les huit directeurs qui se sont succédé en un an à la tête de l’hôpital, tous nommés en raison de leurs accointances politiques.

Cet incendie a ravivé chez les Roumains les souvenirs douloureux du drame survenu en octobre 2015 dans la boîte de nuit Colectiv de Bucarest, qui avait fait 64 morts. A l'origine du sinistre, la corruption au sein des administrations, qui avaient permis au club de fonctionner en l'absence de toute autorisation de la part des pompiers. Cette tragédie a été le point de départ d’une mobilisation anti-corruption sans précédent dans le pays.

Après l’accident de Piatra Neamţ, les autorités ont annoncé des contrôles dans les unités de soins intensifs à travers le pays. Et la situation sanitaire a marqué la campagne des législatives.

La crise sanitaire, enjeu de la campagne des législatives

Le Parti libéral  de centre-droit (PNL) dirigé par le premier ministre Ludovic Orban, promet "6 milliards d’euros" d’investissement dans les hôpitaux si les Roumains lui donnent une majorité claire ce dimanche 6 décembre. Il est crédité de 28% des intentions de vote lors de ce scrutin en un seul tour, devant les sociaux-démocrates (PSD, 23%) et les réformistes d'une jeune formation de centre droit, USR-Plus (18%), selon un dernier sondage de l'institut IMAS. Le taux d'abstention s'annonce élevé à plus de 60%.

Les libéraux pro-européens au pouvoir sont donc donnés favoris, en dépit d’une pandémie loin d’être maîtrisée. Les autorités ont exclu une remise sous cloche du pays comme au printemps et privilégient un confinement local, là où les foyers de contagion sont les plus importants. L’opposition social-démocrate issue de l’ère communiste, évincée du pouvoir il y a un an, accuse le gouvernement d’incompétence, mais celui-ci rejette sur son prédécesseur la responsabilité de l’impéritie hospitalière.

Entre ces deux partis qui dominent la vie politique roumaine depuis la chute du communisme, l’Union sauvez la Roumanie (USR), un jeune parti libéral né des mouvements anticorruption, espère tirer son épingle du jeu en promettant "d’introduire la responsabilité à tous les niveaux du système de soins et en nommant des gens qui sont prêts au changement".