Confronté à un taux de mortalité élevé, le royaume scandinave montre des premiers signes d’hésitation. Et si le non-confinement n’était pas la meilleure stratégie ? Longtemps acquis, le "consensus à la suédoise" se fissure.

Des lycéens suédois célèbrent la fin de leur année scolaire à Stockholm, en pleine épidémie de coronavirus
Des lycéens suédois célèbrent la fin de leur année scolaire à Stockholm, en pleine épidémie de coronavirus © AFP / JESSICA GOW / TT NEWS AGENCY

Il est le visage et la voix de la toute puissante Agence de santé publique suédoise, qui a la haute main sur les outils de lutte contre le coronavirus et détermine la stratégie sanitaire mise en œuvre par le gouvernement. Anders Tegnell, 64 ans, épidémiologiste, n’a rien perdu de son assurance décontractée. Mais le ton a tout de même changé. 

Des premiers doutes, mais pas de mea culpa

Ce mercredi 3 juin, le scientifique reconnaît sur la radio publique suédoise qu’il y a "trop de morts prématurées", et semble remettre en cause l’approche qu’il défend catégoriquement depuis de longues semaines. "Si nous devions rencontrer la même maladie avec tout ce que nous savons aujourd'hui sur elle, je pense que nous agirions à mi-chemin entre ce que la Suède a fait et ce que le reste du monde a fait."

Un mea culpa ? Pas tout à fait. Quelques heures plus tard, lors de la conférence de presse quotidienne de l’Agence de santé publique, Anders Tegnell réaffirme la ligne : "On peut tous toujours mieux faire. Mais cela ne veut pas dire que la Suède change de stratégie. Nous continuons à penser qu’elle est la bonne. Il faut s’inscrire dans le long terme, et il est trop tôt pour dire qui de la Suède ou des autres pays a eu raison."

Taux de mortalité au cinquième rang mondial

Pas d’interdiction, de simples recommandations et un appel au civisme et à la responsabilité individuelle de chacun : la Suède continue sur sa lancée, en dépit des chiffres qui inquiètent. Dans le royaume scandinave, au 4 juin 2020, le nombre de décès pour 100 000 habitants (458) dépasse désormais celui de la France (432) et occupe le cinquième rang mondial. Le Covid-19 a fait quatre fois plus de morts en Suède que dans tous les autres pays d’Europe du Nord réunis – Norvège, Finlande et Danemark.

En Scandinavie, la Suède fait d’ailleurs figure de paria. Elle est géographiquement au cœur de cet espace où les frontières sont de fait abolies depuis plus de 60 ans. Mais la Norvège et le Danemark refusent de l’intégrer à leur "bulle de voyage", considérant que l’épidémie n’y est pas maîtrisée. Et ailleurs en Europe, alors que la saison touristique approche et que chacun s’interroge sur la liste des pays dont les ressortissants seront les bienvenus, l’exception suédoise inquiète ceux qui hier la trouvaient séduisante

L'économie pas vraiment préservée

Par ailleurs, la stratégie de non-confinement n’a pas permis à l’économie suédoise d’échapper au marasme. Les commerces, restaurants et cafés sont restés ouverts... mais sont souvent déserts. D’après une étude menée par quatre économistes de l’Université de Copenhague, la consommation a chuté de près de 25% entre le 11 mars et le 5 avril. Et l’économie du royaume scandinave, largement tributaire des exportations, a souffert des confinements imposés à l’étranger.

Les exportations représentent la moitié du PIB suédois, et 70% d’entre elles sont destinées au marché européen. Au mois de mars, de grands groupes industriels comme le constructeur automobile Volvo ont dû interrompre leur production, faute d’approvisionnement suffisant. Résultat : la Commission européenne prévoit une contraction de 6,1% du PIB suédois cette année, contre 6,5% en Allemagne, 8,3% en France et 7,7% pour la zone euro. Et les prévisions de la Banque de Suède sont encore plus pessimistes : moins 10% du PIB en 2020.

Une commission d'enquête sur la gestion de la crise

Finalement peu efficace sur le plan économique, et surtout jugé dangereux sur le plan sanitaire, le non-confinement a d’abord été critiqué par une partie de la communauté scientifique. À quelques exceptions près, le monde politique suédois s’est longtemps rangé derrière le gouvernement de coalition du social-démocrate Stefan Löfven. Mais les temps changent, et le "consensus à la suédoise" se fissure.

Sous la pression de l’opposition de droite, Stefan Löfven a finalement dû accepter la mise en place avant l’été d’une commission d’enquête indépendante sur la gestion de la crise sanitaire. Quant à l’opinion publique, elle soutient toujours majoritairement la stratégie des autorités sanitaires et politiques. Mais cette confiance tend à s’éroder.

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